Je viole la Charte… mais je m’en balance


Les violations de la déontologie sont-elles le tribut à payer aux entreprises pour exercer le métier de journaliste économique?

Débat organisé par le Forum des journalistes économiques (Forjec), le 16.11.00 à Genève

Christian Campiche, président du FORJEC, Lausanne
“D’habitude je prépare moins formellement mes interventions, mais cette fois j’ai voulu tracer un bilan – sans jeu de mots… – de ces deux dernières années d’activité du Forjec. En 1997 existait une association, le Groupement des journalistes économiques romands. Cette association tombait en déshérence. Ses membres étaient vieux, l’effectif fondait. La question se posait: stop ou encore? Des confrères disaient: “arrêtons, il y a assez d’associations comme cela!”. Je n’étais pas d’accord. Je trouvais que la profession de journaliste se trouvait à la croisée des chemins. Je trouvais ambiguë sa relation avec le pouvoir économique. Je pensais donc qu’il convenait au contraire de réfléchir davantage à la manière d’exercer ce métier.”
“On m’a dit: “bravo, vas-y, on m’a confié la présidence”. J’ai relancé le Groupement. J’ai eu la chance de pouvoir compter sur l’appui d’un noyau de confrères talentueux qui m’ont encouragé. Nous avons élaboré de nouveaux statuts. Le Forjec, le Forum des journalistes économiques, naissait sur les cendres du Groupement. Il compte actuellement une quarantaine de membres.”
“Depuis deux ans, le Forjec s’est efforcé de concrétiser ce souci de réflexion. Les professionnels des relations publiques étant, qu’on le veuille ou non, des interlocuteurs incontournables de la presse économique, un face à face s’est imposé d’emblée. Ce fut une série de deux ou trois débats sur le thème des “relations dangereuses”. En décembre de l’année dernière, ici même au Warwick, la santé publique a été au centre de la discussion. On a parlé notamment de l’alimentation. J’ai alors senti de l’agacement dans les rangs de certains PR. La critique: “vous devriez changer de sujet”, a été lancée. On voit pourtant aujourd’hui, avec l’affaire de la vache folle, que certains problèmes sont loin d’être maîtrisés, ne serait-ce qu’au stade de l’information.”
C’est toujours à un petit brainstorming que nous nous livrons, quand nous préparons une rencontre au sein du comité du Forjec. Cette fois, la question de l’opportunité de maintenir l’éthique de l’information au centre du débat s’est posée dans nos propres rangs. Ne valait-il pas mieux inviter un grand patron, revenir à une formule plus classique, telle qu’elle était pratiquée autrefois? La réponse a fusé: “Parlons plutôt de notre image. Vus de l’extérieur, nous sommes tous des pourris qui font des safaris en Afrique aux yeux de la princesse, des vendus” a dit un membre du Forjec. “Il faut qu’on marque le coup, avec toutes ces histoires de cadeaux”, a dit un autre.”
“Le sujet n’était donc pas épuisé et je n’avais pas fait grand chose. Les événement sont venus cette fois à la rescousse. Cette année a vu en effet l’éclatement d’une affaire qui suscite beaucoup de passions – il serait hypocrite de tourner autour du pot: je parle évidemment de l’affaire Bilan. Nous avions-là un formidable cas d’école. Aucune raison de s’en réjouir, mais un motif suffisant pour centrer un débat du Forjec sur le respect ou plutôt le non-respect de la Charte des droits… pardon (je fais plaisir à mon ami juriste Philippe Golay) des devoirs et des droits des journalistes. Est-il possible, quand on est un journaliste, libre surtout, de vivre en appliquant ladite Charte?”
“L’idée ici n’est pas de nous substituer à un tribunal. Il existe des procédures qui sont mieux adaptées pour cela. Non, l’idée est plutôt de tenter de remettre l’église au milieu du village. Dans l’affaire Bilan, par exemple, certains confrères (qui n’appartiennent même pas à la presse économique, soulignons-le en passant) ont défendu les pratiques dénoncées par les journalistes démissionnaires, soulignant les défaillances de la profession, mettant tous les journalistes dans le même panier. Personnellement, et j’espère que je ne suis pas le seul, je me suis senti offensé. J’estime que ces commentaires injurient tous ceux qui s’efforcent de faire leur métier au plus près de leur conscience. Rien que pour dire qu’il existe un autre côté de la médaille, moins obscur, il fallait organiser ce débat.

Pierre Novello, journaliste indépendant, Genève
“Comment le public perçoit-il la profession? Une affaire qui m’a amené aux prudhommes contre mon ancien employeur (entretemps il aussi quitté la revue pour laquelle il travaillait) a montré que le tribunal ne comprenait absolument pas la problématique. J’avais été renvoyé à la suite de la publication d’un article qui vantait une entreprise appartenant au rédacteur en chef. Celui-ci portait donc deux casquettes. L’article avait été commandé à une journaliste. En tant que rédacteur en chef-adjoint, je m’y étais opposé.”
“Devant le juge, j’avais fait valoir qu’il existait une relation immédiate entre mon renvoi et la publication de cet article. Le rédacteur en chef contestait cette version des faits. Le juge a posé la question s’il s’agissait d’un publireportage ou pas. La journaliste a démenti, disant qu’il n’y avait aucune indication de publireportage. Mon avocate a insisté sur ce point essentiel mais le tribunal n’a rien voulu entendre. Ce manque de perception et la facilité avec laquelle on peut tromper le public sont très inquiétants. D’où la nécessité d’un travail de réflexion.”

Philippe Zutter, journaliste indépendant, Genève
“L’affaire Bilan a au moins un mérite, c’est qu’elle remet sur le tapis le problème des cadeaux accordés à des journalistes par des entreprises avec lesquels ils sont en contact. En soi, pris individuellement, ces cas ne sont pas toujours graves. Mais alignés, ils impliquent la réflexion. Il y a plusieurs années, un constructeur d’électronique de divertissement japonais avait émis un emprunt sur le marché suisse. Une fois l’emprunt conclu, la banque chef de file avait offert un déjeuner. Sur chaque couvert, enroulé dans la serviette, il y avait un petit enregistreur. Ce n’était pas rien, à l’époque. Parmi les autres petits cadeaux reçus au cours de ma carrière, je signalerait aussi des réveils, des boîtes de chocolat gigantesques offertes en fin d’année par un groupe alimentaire, des bouteilles de vin de la part de grandes surfaces. Mis bout à bout, tous ces objets ne manqueraient pas, certainement, d’étonner l’homme de la rue.”
“Que faire? Renvoyer le cadeau à l’expéditeur? Il risquerait d’être vexé. On pourrait plutôt garder ces présents afin qu’ils deviennent propriété collective d’une organisation comme le FORJEC, par exemple, qui se chargerait de les remettre à une organisation caritative.”
“Je n’ai pas parlé des voyages. J’ai fait le tour de la planète sous les ailes protectrices de notre compagnie nationale en passant par l’Alaska et le Japon. Tout cela aux frais de la princesse. La solution ici est encore moins évidente. Peut-être suffirait-il d’attirer l’attention des entreprises concernées, en les informant sur les problèmes de conscience que cela peut poser aux journalistes?”

Ferruccio Petracco, journaliste indépendant, Genève
“En toute franchise, je n’ai pas eu à supporter ce genre de pressions. Je vous donne l’exemple d’un livre pour lequel j’ai été mandaté et dont l’éditeur a pris conscience immédiatement des conditions d’indépendance que j’exigeais. Actuellement, je réédite l’expérience avec un autre livre. Pour l’éditeur c’est à prendre ou à laisser. Naturellement c’est plus difficile pour lui comme pour moi mais je ne le regrette pas. En gros, j’écris d’abord, on verra ensuite.”

Christian Campiche, président du Forjec, Lausanne
“Je pose la question à un journaliste qui a toujours été indépendant: mais est-ce qu’on peut vivre comme journaliste libre?

Ferruccio Petracco, journaliste indépendant, Genève
“Très bonne question. J’ai été d’abord associé à plusieurs journaux dans trois pays, notamment avec “Il Sole 24 Ore”. Au bout du compte je me suis rendu compte qu’il était extrêmement difficile de travailler avec eux sans devoir chaque fois négocier et à la limite céder sur des points délicats. C’est pourquoi je préfère aujourd’hui me concentrer sur des livres financiers.

Pierre Pauchard, journaliste indépendant, Fribourg
“J’ai fait partie de l’ancienne équipe de “Bilan” qui a été purgée. Vous avez parlé aujourd’hui des liaisons dangereuses, vous avez parlé des cadeaux. Au départ, à “Bilan”, nous avons été un peu excédés parce que les articles qui traitaient de l’affaire parlaient beaucoup d’une montre, ce qui nous paraissait anecdotique – et à la limite, ça l’était. Si l’on prend la Charte des devoirs et des droits du journaliste qui est le thème du jour, l’article 8 est assez clair: le journaliste est tenu de n’accepter aucun avantage qui pourrait limiter son indépendance. Je préfère quant à moi l’article 5 de la Charte française qui me semble plus claire: “le journaliste ne touche pas d’argent d’un service public ou d’une entreprise privée si sa qualité de journaliste, son influence et ses relations seraient susceptibles d’être exploitées.”
“En soi ce n’était pas le cadeau, l’important. Car il ne s’agissait pas d’un journaliste mais d’un rédacteur en chef. Le cadeau exerçait une pression sur la rédaction. Le rédacteur en chef a encore plus de devoirs qu’un journaliste. Un membre de la rédaction a commencé à s’intéresser à l’horloger Jordi. Le rédacteur en chef est allé le voir. Il est parti avec une montre. Jordi a joué avec cette ambiguïté, ce qui a mis la rédaction très mal à l’aise. L’article n’a pas paru pendant des mois.”
“Je regrette l’absence d’Alain Jeannet qui était invité à ce débat car j’aurais aimé avoir son avis sur la retenue de l’article. Quels sont les effets sur la rédaction? D’autres points débattus sont la page de publicité d’un rapport de gestion où Alain Jeannet vante le produit de l’entreprise. Ou encore l’invitation faite au porte-parole de l’UBP, banque de Genève citée dans l’affaire Abacha, où ce porte-parole se ferait le chroniqueur de Bilan aux frais de la princesse. Ce même porte-parole a invité de son côté le rédacteur en chef et son épouse dans un cinq étoiles à St-Paul de Vence. Soit dit en passant, le rédacteur en chef de l’Agefi avait reçu la même invitation mais il a refusé pour ne pas se trouver plus tard “dans une situation difficile”.”
“Les journalistes ont posé la question: qu’en est-il de l’image et de la réputation du magazine? Les rédacteurs en chef peuvent-ils se montrer ainsi?: c’est une question passionnante.”
“Prenons l’affaire Kudelski. Imaginons que les affaires de ce dernier aillent moins bien. L’ambiguïté rejaillira alors. Alain Jeannet dit en substance: “c’est pas grave, je n’ai pas d’intérêt personnel, d’autres personnes ont fait la même chose avant moi”. Il donne trois exemples. En septembre 1991, quand Jacques Pilet a lancé le “Nouveau Quotidien”, il posait dans une publicité de Swissair. Il y a peu de temps, Roger de Weck, brillant rédacteur en chef du journal allemand “Die Zeit”, a posé pour Diax. Je me suis dit soit Roger est tombé sur la tête, soit il a des fins de mois difficiles. Troisième exemple qu’Alain Jeannet cite, celui de Thierry Meyer qui intervient dans une cassette-vidéo pour vanter les banques genevoises, mais je ne connaissais pas cet exemple.”
“Ce que je trouve intéressant, c’est l’argumentation: ‘d’autres l’ont fait aussi…’ Ce n’est pas une raison. S’il n’y a pas eu d’intervention lors de l’affaire Pilet en 1991, je pense que c’était une erreur. Il aurait au moins fallu poser le problème: un rédacteur en chef peut-il faire cela?”
Il n’y a pas qu’une seule charte, il y a aussi des chartes des éditeurs. Dans le cas Bilan, c’est intéressant. Lors de la journée de lancement du premier numéro de la nouvelle formule, le réd en chef a dit: ceux qui ne sont pas d’accord avec ce nouveau concept doivent partir. C’est ce que nous avons fait avec Danielle Hennard en invoquant la clause de conscience. Un autre rédacteur a été viré, la secrétaire-assistante et responsable photo a donné son congé. Il s’agit d’une véritable purge.”
Mais par rapport à la charte d’Edipresse qui dit respecter la pluralité d’expression, je me souviens des questions posées par la Commission des cartels à Pierre Lamunière en 1994. Un article signé par ce dernier dit qu’Edipresse s’interdit de chercher à exercer une influence politique déterminée et veille à ce qu’une diversité suffisante soit assurée par les divers titres. Il me semble que l’engagement est clair. Le groupe a-t-il garanti la liberté d’opinion au sein de chaque titre? La question, après l’affaire “Bilan”, mérite d’être posée à la Commission de la concurrence.”

Christian Campiche, président du Forjec, Lausanne
“L’intervention de Pierre Pauchard est courageuse, elle illustre un cas exemplaire. Je précise qu’Alain Jeannet avait été invité aujourd’hui comme d’autres rédacteurs en chef de Suisse romande. Après avoir dit oui, il m’a envoyé un fax hier s’excusant de ne pas pouvoir venir.”
J’ajouterai que si nous organisons ce genre d’événements, ce n’est pas seulement parce que nous sommes des Don Quichotte de la situation, mais aussi parce que le problème se situe du côté des entreprises, de l’économie en général. C’est finalement dans leur intérêt que la transparence et le traitement des nouvelles doivent être égaux. La presse n’est d’ailleurs pas forcée d’être toujours critique, il y a un équilibre à avoir. Sinon, nous tombons dans la concurrence déloyale, rien d’autre que cela.”
“Evidemment en Suisse, on est peut-être moins sensible à ce genre d’argument car il n’y a qu’un seul Kudeslki, un seul Nestlé, les monopoles ont donc la vie dure. Mais s’il y avait trois ou quatre acteurs dans chaque domaine, que diraient les autres, ceux qui ne jouiraient pas d’un traitement médiatique de faveur? Ils seraient tout à fait en droit d’invoquer la concurrence déloyale. La pratique anglo-saxonne va davantage dans ce sens.”

Yann Le Houelleur, journaliste indépendant, Sao Paolo
“Je ferais une suggestion: pourquoi les journaux n’exigeraient-ils pas de leurs collaborateurs qu’ils déclarent à la fin de l’article le comment et le pourquoi de leurs voyages? Au Brésil, c’est la pratique dans un journal pour lequel je travaille. Pour l’entreprise, ces voyages servent à vanter leurs produits à bon prix. Evidemment, il y a tout un système économique qui est concerné par ces pratiques car les mêmes entreprises sont aussi des annonceurs.”

Joanna Burgisser, avocate à Genève
“J’aimerais rappeler une évidence. L’obligation n’est pas à sens unique. La charte des éditeurs impose à chaque éditeur de séparer la partie rédactionnelle de la partie publicitaire. Dans le cas de Pierre Novello, je regrette beaucoup que nous ne soyons pas allés plus loin. La deuxième instance aurait peut-être réfléchi davantage.”
Il existe un autre cas de première instance mettant en scène une journaliste envoyée faire un reportage sur une exposition. Son article n’était pas méchant. En retour cependant, la rédaction en chef lui avait demandé d’aller se faire payer par l’exposant. Devant son étonnement, elle s’entend répondre que tout avait été convenu comme cela. Le tribunal a finalement condamné l’éditeur à payer sa pige à la journaliste mais il a refusé le tort moral, ce qui est une aberration, à mon sens. D’où l’importance d’aller le plus loin possible.”
“Il est aussi important que les journalistes fassent bloc dans une affaire comme celle de Bilan et n’affirment pas, comme ce fut le cas dans un hebdomadaire, que toute la profession est coupable dans ce genre de pratique, ce qui revenait à la minimiser. Il y a, vis-à-vis du public, un devoir de transparence.

André Klopman, journaliste indépendant, Genève
“Je trouve qu’un des grands mérites de ce débat est de confronter les journalistes aux professionnels des relations publiques. J’aimerais bien entendre une voix venant de l’autre côté, celui des “corrupteurs”.

Intervenant PR (non identifié)
“J’ai la chance de venir d’une association non lucrative. Comme observateur plutôt, j’aimerais être mieux informé sur les dessous des choses. La presse économique a du pouvoir. Là où il y a du pouvoir, il y a forcément de la corruption. Le rapprochement des groupes de presse est pour beaucoup dans cette volonté d’influence. L’éthique n’a pas de nationalité. Regardez le cas de ce quotidien du groupe Arnault en France qui s’est vu retirer toute sa publicité parce qu’il s’était permis de critiquer son propriétaire. Heureusement les lecteurs ne sont pas tous “idiots”. Ils ont aussi une capacité d’analyse et de remise en cause de l’information qui leur est donnée. Je propose deux solutions: d’une part une mise en garde dans les journaux, comme on en met sur les paquets de cigarettes, du genre ‘l’information peut nuire à la santé’. D’autre part un site internet chapeauté par un comité d’éthique.”

Yves Seydoux, porte-parole de La Vaudoise Assurances, Lausanne
“Je viens du journalisme radio où nous avions reçu la consigne de ne pas accepter de cadeau. Il est clair que le but de celui qui organise une conférence de presse est de faire passer un message et qu’il y tient. A La Vaudoise, nous payons un repas à ceux qui le souhaitent mais ça ne va pas plus loin. Nous n’avons pas de budget pour les cadeaux, encore moins pour les voyages.”

Représentante de Pielken & Partners
“C’est souvent un problème pour nous de faire comprendre aux entreprises qu’il ne faut pas offrir de cadeaux. Nous sommes obligés de leur montrer la charte éthique. Il y a voyage et voyage. Pour moi, un voyage de presse doit avoir sa raison d’être. Par exemple, quand DHL invite des journalistes suisses à Bruxelles pour leur montrer le hub, c’est une démarche informative. Par contre, je déconseillerais fortement à mes clients d’organiser un week-end à Saint-Paul de Vence.

Jean-Claude Delaude, PR agence CIPR, Genève
“Pratiquant depuis longtemps ce métier, j’ai eu l’occasion de participer au premier enseignement de l’Institut suisse de relations publiques. Je peux vous dire que dans toutes les phases de cours, on insiste beaucoup sur cette problématique de ne pas chercher à noyer le poisson et à faire des cadeaux. Je ne pense pas que ce soient les édiles des relations publiques en Suisse qui prônent la recherche de cadeaux. Si elle veut travailler sur le long terme, comment voulez-vous qu’une entreprise réussisse dans ses objectifs uniquement par le biais des cadeaux? Donc, je suis d’accord avec la personne qui a parlé avant moi, il nous importe de freiner nos clients lorsqu’ils ont des velléités de vouloir faire des cadeaux. Le voyage de presse dans un Relais & Chateaux ne s’impose pas six mois avant une annonce. Le fait même que vous en discutiez aujourd’hui, le fait même que nous en discutions dans nos organisations professionnelles prouve qu’une telle pratique ne devrait pas avoir d’avenir.

Christian Campiche, président du Forjec, Lausanne
“Puis-je vous demander comment vous en discutez dans vos milieux?”

Jean-Claude Delaude, PR, CIPR, Genève
“Nous en discutons aux cours de formation et surtout lorsque nous nous réunissons dans les débats et forums de nos instances professionnelles. Nous savons qu’une large majorité des professionnels essaie de respecter ces principes en évitant de mettre des cadeaux dans la fourre d’un dossier de presse. Sinon le risque est qu’à terme, le client trouve que nous ne fassions pas notre travail. Bon, je ne me porterais pas en faux si un viticulteur valaisan offrait une bouteille après la vendange, mais pas plus que ça.”

Frédéric Montanya, journaliste indépendant et syndicaliste, Genève
“Je pense que dans mon travail, j’ai réussi plus ou moins à ne pas violer la charte. Mais effectivement, cela implique des conflits.”

Jean-Paul Darbellay, porte-parole du Credit Suisse, ancien journaliste radio
“Je constate l’émergence de nouveaux médias, de véritables produits dans lesquels les journalistes se moulent. Il ne suffit plus comme autrefois de faire l’intermédiaire entre l’événement et le lecteur mais de trouver un angle très précis qui va satisfaire un marché très clairement déterminé. Le problème se situe donc entre le rédacteur en chef et sa rédaction ou entre l’éditeur et sa rédaction. Le “Blick” est très typique de cette évolution. Quand on voit débarquer un journaliste de ce journal, on sait très bien qu’il vient avec un angle très précis. Qu’il soit biaisé ou non, on a peut de chances d’aller vers une réflexion qui s’écarte de cet angle commercial.”

Joanna Burgisser, avocate, Genève
“Aujourd’hui si l’on s’oppose à un rédacteur en chef, on risque bien le licenciement.”

Anne-Marie Nicole, porte-parole du Credit Suisse
“J’aimerais revenir sur la question des articles gentils et méchants. Un article gentil est-il nécessairement un article de complaisance? Moi qui travaille dans une banque, j’ai l’impression qu’il y a dès le départ un à priori négatif de la part des journalistes quand ils reçoivent l’information de la part d’une banque. Ils se disent: ‘il doit y avoir quelque chose derrière…’.

Joanna Burgisser, avocate, Genève
“Non, le problème est la charte. Qu’un journaliste qui écrit sur le vin reçoive une bouteille, il n’y a pas de mal à cela. Il n’y a pas de mal non plus à ce qu’un journaliste spécialisé dans l’automobile essaie une voiture. Différente est la situation du journaliste à qui un garagiste offre cette même voiture pendant une semaine. Là où je rejoins le porte-parole du Credit Suisse c’est sur l’évolution des journaux. Le journaliste qui reçoit un cadeau de l’extérieur est à même de s’interroger sur les motivations de ce cadeau et de le refuser. Plus difficile est sa démarche si la pression vient de son rédacteur en chef.

Aline Yazgi, rédactrice en chef adjointe de PME Magazine, Lausanne
“A force de pratiquer ce métier, je me suis fait ma propre conscience. Il y a cadeau et cadeau. Les cadeaux comme une bouteille de vin et ceux qui sont un peu limite. Tant qu’on peut dire urbi et orbi: ‘voilà, j’ai reçu un cadeau’, et qu’il n’y a pas de malaise, ça va. Le problème intervient à partir du moment où l’on se sent gêné par le cadeau.”
“Une autre interrogation que j’ai a trait au rapport annuel. Il y a quelques années, quand je travaillais pour un grand quotidien, on m’a proposé de rédiger un rapport annuel. Intellectuellement, ça m’intéressait mais ça m’a posé un vrai problème. Finalement j’ai refusé et à ce moment là on m’a dit: ‘mais enfin, madame, la moitié de vos confrères le font’. Les chaussettes m’en sont tombées…”

Christian Campiche, président du Forjec, Lausanne
“…Une autre moitié ne le fait pas…”

Aline Yazgi, rédactrice adjointe de PME Magazine, Lausanne
“…Un autre problème est les conférences de presse comme celles qu’organise Novartis à Londres – le voyage est aux frais de la princesse – ou à Bâle. Mais à Bâle il n’y a que des seconds couteaux. Difficile dans ces conditions d’éviter celle de Londres, mais il s’agit d’y aller en connaissance de cause.

Jean Musy, journaliste, Radio Zone, Lausanne
“Un problème est celui du monopole, l’autre celui des entreprises qui bénéficient d’avantages de la part des compagnies d’aviation. Il y a discrimination par rapport à autrefois, quand tous les journalistes avaient une réduction. Le journaliste qui ne veut pas retranscrire intégralement le message d’un conseiller fédéral en déplacement n’a pas tellement le choix car son journal n’a pas d’argent pour lui payer le voyage dans le but de faire une enquête digne de ce nom. La voix critique et dissidente est tue. Voyez la situation d’”Infosud”, une agence spécialisée dans l’information sur le tiers-monde, qui a déjà beaucoup de peine à vendre ses articles car les journaux préfèrent des informations plus stéréotypées.

Frédéric Montanya, journaliste indépendant, syndicaliste, Genève
“La dictature de l’angle aboutit à des situations – je pense à un cas concret à Genève – où les journaux refusent de prendre des informations critiques sur certaines sociétés, prétextant que celles-ci leur sont utiles pour certains tuyaux.”

Pierre Pauchard, journaliste indépendant, Fribourg
“Oui, la tyrannie de l’angle… Que penser d’un rédacteur en chef qui définit l’angle sans connaître le sujet? Le conflit est inévitable si le journaliste pose des questions. Si ce dernier invoque la notion d’exigence pour refuser un nouveau produit, il sera vite traité de ringard.

PR (non identifié)
“J’ai organisé une conférence de presse aux Etats-Unis, l’été dernier. La rédactrice en chef d’un hebdomadaire m’a dit: ‘si on vient, on paie tout’. Une autre journaliste m’a dit: ‘Est-ce qu’on voyage en business?’. Finalement la plupart des participants se sont fait rembourser le voyage. Cela ne les a pas empêchés de rester indépendants, ce qui montre que l’on peut être pragmatique aujourd’hui.

Christian Campiche, président du Forjec, Lausanne
“La question est: une entreprise, un journal peuvent-ils avancer sans pratiquer la politique des petits copains? Doivent-ils impérativement verser des dessous-de-table, sans quoi ils subiraient des pertes? Il y a sept ans, je parlais au patron d’une grande entreprise américaine à Genève. Il disait: ‘moi je ne verse jamais de pots de vin’. Sa société marchait à merveille. Cela prouverait que l’on peut faire des affaires sans avoir recours à la corruption.

André Kloopman, journaliste indépendant, Genève
“Le problème des pressions ne se pose pas seulement pour la presse économique. Dans le domaine culturel, c’est la même chose. Où est la solution?”

Roland Rossier, journaliste au “Temps”, Genève
“La solution serait d’établir un certain nombre de règles. La valeur du cadeau, la fixer à 50 francs, par exemple. Ce qui est important, c’est le fait de savoir. C’est une question d’honnêteté par rapport au lecteur. Je suis partisan de la transparence. On devrait avoir davantage le courage d’en discuter au sein des rédactions. Voyez mon journal, il a organisé un voyage autour du monde pendant une année. Ce voyage n’a été possible que grâce au groupe Swissair. Cela a été signalé. Il est important pour une entreprise de donner quelques sucres à ses employés pour qu’ils restent dans la profession. “Le Temps” a-t-il bien couvert les événements politiques et économiques pendant ce voyage autour du monde? A mon sens, oui.

Yann Le Houelleur, journaliste indépendant, Sao Paolo
“Mais ce journal peut-il encore être critique envers Swissair? Mon expérience personnelle montre que non. Je me suis fait sacrément taper sur les doigts après un article critique à l’endroit de Swissair. Bizarrement, ma collaboration au “Temps” a cessé juste après cet article. C’est quand même une drôle de coincidence…

Christian Campiche, président du Forjec
“Pour clore ce débat, j’aimerais vous lire une résolution du Forjec. Celle-ci sera envoyée à l’ATS sous forme de communiqué de presse.”

‘Invités à s’exprimer dans le cadre d’un débat organisé par le Forum des Journalistes Economiques (Forjec), plusieurs journalistes ont dénoncé, jeudi 16 novembre 2000 à Genève, des cas flagrants de violation de la Charte des devoirs et des droits des journalistes. Le Forjec s’inquiète de ces violations. Il dénonce les pressions exercées par les journalistes. Il rappelle que l’un des principes de la Charte des devoirs et des droits des journalistes impose de ne pas confondre le métier de journaliste avec celui de publicitaire ou du propagandiste. Le Forjec réaffirme son soutien aux journalistes en proie à des difficultés pour avoir respecté les principes de la Charte et être restés fidèles à leurs convictions’.

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