Ma vie presque massacrée dans la ville monstrueuse


Le soir, dans la légendaire avenue, quand des flots de cadres en costard noir (quasiment des croque-morts) dévalent des immeubles en verre fumé abritant les sièges de certaines multinationales, quand des meutes de voitures engorgent l’asphalte à la poursuite du temps qui ne s’arrête jamais (“Notre ville fonctionne 24 h. sur 24” proclament – autre objet d’orgueil – les habitants), des fauves à deux pattes rôdent tout autour. Affamés de sang, de larmes, ils sont prêts à tous les coups tordus, s’infiltrant dans la foule pour en palper les moindres faiblesses. N’importe qui, un peu suspect, ne pressant pas trop le pas, peut s’exposer à leur férocité. Combien de gens ne perdent-ils pas la vie, ainsi, chaque nuit, dans les artères irriguant la ville monstrueuse parce qu’ils ont le défaut de regarder autour d’eux, croisant des regards, plutôt que de marcher comme ces légions de cadres et employés obsédés par le souci de perdre leur métro?

Voilà, ce soir, que je respire le grand air de la ville nettoyée par une pluie fine après des jours de sécheresse. Il est dix heures, je reviens d’une petite virée dans un resto avec un collègue. J’ai envie de profiter de cette sensation de liberté, quand la ville se vide peu à peu de sa foule et que les trottoirs ne sont plus encombrés comme en pleine journée. Je décide de prendre le bus un arrêt plus loin. Curieux : j’ai l’impression qu’on me suit. Ce soir-là, les bus arrivent au compte goutte. Je décide de lire, debout, un journal économique flétri au fond de mon sac à dos que je n’ai pas encore eu le loisir de feuilleter. Quelqu’un s’approche, cherche à me parler. Un sourire avenant que je devrais interpréter comme la trahison imminente d’un fauve prêt à attaquer. “Vous vous intéressez aux nouvelles économiques?” Quelqu’un qui a envie de discuter, pourquoi pas? Je suis un journaliste et je crois encore que toute personne se pointant peut constituer la première page d’une “story”. Aucune peur ne m’envahit: mais je ferais mieux de me mettre une fois pour toutes, dans la tête, que les vrais bandits, par leur regard d’abord rassurant savent anesthésier la méfiance de ceux qu’ils ont élus comme leurs victimes.

“Oui, j’adore l’économie, c’est mon travail, je travaille pour divers journaux”. Sans le vouloir, j’ouvre à cet inconnu la porte à travers laquelle il s’engouffrera pour me tuer ou presque. “Vous travaillez pour qui?” La conversation se prolongeant, parce que le bus n’arrive pas encore, je ris quand il m’annonce la couleur: “Je suis analyste de crédit dans une banque”. Une grande banque, en effet, dont le nom se veut rassurant et même alléchant. Les termes financiers qu’il utilise contribuent à annihiler toute méfiance de ma part. Et cette première rencontre finit par une proposition à laquelle je ne suis pas insensible: “Si vous voulez, on se voit un de ces prochains jours, je vous dirai comment obtenir du crédit pour vous renflouer “. Eh oui, je suis aussi actionnaire d’une entreprise en difficultés et il est temps que je m’informe sur certains avantages.

Nous échangeons nos téléphones. Il me donne un numéro vert à composer mais le lendemain il (au fait, son nom, prétendument, est Lucas) m’appelle. “On peut se voir ce soir, dans un bistrot, après le boulot”. Journée infernale, en vérité, saturée d’articles à boucler, de taches administratives à écluser. Sur le coup de 21 h, le téléphone sonne: la voix de Lucas résonne à l’autre bout de la ligne. “Voilà, je sors de ma banque, si ça vous arrange on peut se retrouver à l’entrée des galeries commerciales XYZ (nom fictif bien sûr, puisque je ne peux guère révéler où tout cela s’est produit, faisant l’objet d’une enquête policière en ma qualité de victime). Au fait, un collègue désire se joindre à moi. Il pourra vous donner des explications supplémentaires. Il s’appelle Marcos et je vous donne son numéro de portable au cas où vous auriez du retard.” Sur une épave de papier traînant au coin de mon bureau, je note ces huit numéros et je me sape pour sortir en vue d’une soirée qui s’annonce fertile en informations.

Mes interlocuteurs sont ponctuels et Marcos aussi souriant que Lucas. Il vaut mieux, défendent-ils, nous éloigner un peu de ces galeries commerciales pour choisir un endroit au calme, dans une rue proche fréquentée la nuit par des cadres d’entreprise mettant un point final à leur éprouvante journée par la dégustation d’une chope. De la bière, c’est justement ce que Lucas et Marcos me proposent d’ingurgiter sur la terrasse d’un café face à un kiosque à journaux ouvert toute la nuit. Et la conversation s’engage: Marcos, à la peau mate évoquant la ville la plus africaine du pays, se plaint du stress ambiant. “Je suis venu ici pour me constituer un pécule mais je compte bien être transféré par ma banque ailleurs, dans un endroit plus calme où l’on jouit d’une qualité de vie supérieure. Ici, on ne vit pas, on se meurt chaque jour un peu plus et le coût de la vie atteint des sommets”.

Voilà à peu près la dernière phrase dont je me souviens car pour moi, la conversation s’arrête net, là. Pendant un jour et demi, ensuite, ma conscience sera mise entre parenthèses, un grand blanc rayant mon disque dur.

C’est déjà vendredi, je n’ai pas vu le jeudi passer, sans doute midi et une voix au bout du fil m’interroge anxieusement : “C’est ton Amie Monique (nom une fois de plus fictif), tu vas mieux ? J’ai eu vraiment peur pour toi. Mais que se passe-t-il pour que tu te dépêtres dans des situations aussi glauques? Je passerai te voir cet après-midi”. A côté de moi, mon collègue Oswaldo (fictif, à nouveau !) s’excite les doigts sur le clavier de son ordinateur comme si de rien n’était. En fait, tout me paraît normal. Vraiment? Monique et lui ont éprouvé les pires frayeurs, hier jeudi. Ils m’ont trouvé dans un état proche de la mort. A 9 h 30, Oswaldo n’a pas réussi à ouvrir la porte du bureau où nous travaillons, lequel me sert aussi d’appartement. Il a sonné désespérément, a crié mon nom pendant au moins 20 minutes, prêt à appeler la police. Un grand maigre à moitié à poil, entouré d’une serviette mouillée, a fini par lui ouvrir puis il s’est écroulé aussitôt. Ce mec-là, victime apparemment d’une attaque (dans toutes les acceptions du terme), c’était moi! Oswaldo n’a pas tardé à comprendre que j’avais été drogué, victime d’une forme d’agression plutôt fréquente dans la ville monstrueuse. Alerté par lui, Monique a accouru et les deux se sont occupés de moi comme si j’étais devenu moitié bébé, moitié légume. Me donnant à manger (de la soupe, des boissons énergisantes), me faisant prendre un bain, m’enveloppant dans des couvertures propres.

Ils ont eu la chance de ne pas découvrir un cadavre. “Un certain nombre de ces agressions se terminent par un assassinat”, fait valoir l’inspecteur de police William, samedi quand je me décide à porter plainte, certain d’avoir repris possession de ma conscience. “Vous l’avez échappé belle”. En fait, je suis tombé sur des fauves aux pattes tendres dont les griffes se sont contentées de fondre sur un notebook ramené d’un lointain séjour en Europe, planqué dans une armoire bourrée de fripes, et sur un mini-enregistreur ainsi qu’une carte bancaire. Les habits de griffe, les chaussures Adidas à 150 euros, la télévision, les appareils audio-hifi, les parfums, etc: tout ça, ils n’y ont pas touché, étrangement. Voilà qui me laisse pantois: pourquoi n’ont-ils pas fait le ménage dans mon appartement, qu’est-ce qui les a poussés à agir si vite, refermant derrière eux la porte à clef sur un épisode de plus dans leur cheminement fait de crimes, je présume, tous aussi bien prémédités les uns que les autres? Peut-être mon petit chat, espiègle et pigeant tout au premier coup a-t-il fait tomber une pile de journaux dans une pièce voisine, provoquant un effroyable boucan dans cette nuit si calme. Mais il ne s’agit que d’une supposition.

Décidément sympas, ces policiers qui prennent le temps d’enregistrer mon témoignage assaisonné de quelques propos supplémentaires tenus par Oswaldo et Monique! “Vous êtes un étranger dans cette ville impitoyable et vous attirez des gens inévitablement plus malins que vous, dont vous n’imaginez pas à quel point ils sont retors. Certains finissent même par voler à leur victime quelques organes, des yeux ou des reins” Il faut dire que ce commissariat de police est assez inédit, dans la ville monstrueuse. Les autorités l’ont baptisé “Commissariat de Police Participative avec la Population”: ils en ont fait une vitrine destinée à montrer combien les forces de l’ordre sont efficaces et avides de dialogue avec la population, alors que le pays tout entier dégénère par le pourrissement de sa justice et de sa police. Il est fréquent d’entendre les gens se plaindre ainsi : “Nous avons aussi peur des policiers que des bandits, le pire c’est de tomber sur les premiers” Une sombre pensée effleure mes neurones ravivées: mes agresseurs, mercredi soir, étaient peut-être des flics dans leur vie officielle.

Un des ces trois policiers m’inspire des frissons. La main caressant un pistolet dans sa fourre de cuir abandonnée sur un bureau, il pianote, de l’autre main, sur le clavier d’un ordinateur, s’adonnant à des jeux de cartes virtuels. Il a une bidoche indécente, des yeux de fouine dissimulés sous des sourcils frémissants, me regardant en biais comme s’il allait m’attaquer. Oui, je voudrais prendre les jambes à mon coup plutôt que d’entendre les propos faussement sucrés de ces flics qui vantent leur efficacité : “Nous sommes saisis de plusieurs dizaine d’enquêtes par jour, nos moyens matériels et financiers sont insuffisants et pourtant, nous réussissons à en coffrer, des voyous!” Au passage, l’un d’entre eux, baraqué aux cheveux rasés, le type séducteur prêt à dégainer au premier coup, me demande l’équivalent de 10 euros pour procéder à une analyse de mes communications téléphoniques par des voies autres que celles appelées “judiciaires”. “Vous comprenez, si nous demandons à un juge de prendre des mesures pour que l’opérateur de téléphone local autorise la divulgation de vos appels, cela mettra un mois et nous préférons agir plus vite”.

Mon collègue Oswaldo me dira, après cette comédie, qu’ils n’ont pu résister à un petit graissage de patte bien naturel. Le vice de la corruption est si solidement enraciné en eux qu’ils n’hésitent pas à demander de quoi se payer une bonne bière par-devant. Imaginez ce qu’ils font par derrière! Oui, ces locaux sont féeriques : “Il y a 110 commissariats dans la ville et sa banlieue et nombre d’entre eux ne disposent même pas d’enquêteurs en permanence alors qu’ici nous sommes trois équipes n’arrêtant pas”.

Mais le plus choquant, ce sera pour le lundi quand j’irai prévenir la gérante de mon compte bancaire du vol de ma carte Visa (valable seulement sur le territoire national). Je n’avais rien à craindre puisque mon compte était débiteur: comment les bandits auraient-ils pu s’offrir un week-end de rêve alors que ma carte, peu éclectique, n’autorise pas d’achats à crédit? Eh bien, nous découvrons soudain cette fraude incroyable: mes agresseurs ont réussi à s’infiltrer dans un autre compte, celui de mon épargne, pourtant sans lien aucun avec mon compte courant. Et ils ont asséché cette somme, que je croyais à l’abris de tout coup fourré, à partir d’un terminal bancaire comme l’indique le système informatique (sans pour autant préciser l’agence). Comment s’y sont-ils pris ? Certes, malgré le Valium qui me rongeait le cerveau, j’ai dû fournir plein de détails dont le code de ma carte Visa mais celle-ci, dois-je répéter, ne permettait pas de mettre la main sur mon épargne. Bien joué pour eux: je suis tombé sur de vrais professionnels qui avaient sans doute des complices dans plusieurs grandes banques de la place. Des virtuoses de la fraude!

Qu’ai-je donc-pu leur raconter, encore, cette nuit-là? Alors que j’achève la rédaction de ce reportage, la sirène d’une voiture de police rugit dans la nuit, ses phares éclaboussant de rouge les vitres de ma chambre griffées de pluie. La grande ville, assommée par un mauvais temps, paraît s’être assagie. Comme tout fauve en manque de sang, elle se réveillera demain ou après-demain, prête à courir comme chaque jour après les chiffres de son produit intérieur brut fabuleux qui impressionnent tant les journalistes étrangers. Mais d’ici-là, les policiers mi-anges mi-démons auront recueilli, derrière la porte verrouillée d’appartements feutrés, dans les terrains vagues et aux bords des périphériques interminables, des dizaines de corps incapables – contrairement à moi – de conter leur triste et fatale histoire. “Vous avez eu de la chance”: ces quelques mots pleuvent sur mon âme. Il est temps de plonger dans le sommeil, sans Valium cette fois-ci.

Pour des raisons de sécurité, l’auteur de ce texte préfère utiliser un pseudonyme. L’histoire est absolument véridique.

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