Des journalistes lancent un SOS pour sauver leur métier


Un appel circulant dans les rédactions romandes tente de lancer la réflexion sur les dérives qui menacent la profession comme l’information en tant que telle.

«Le journal est devenu un produit, mais l’information peut-elle être un produit comme un autre?» La question est au coeur d’un appel qui sonne comme un SOS. Et par lequel un groupe de journalistes –une première en Suisse romande– cherche à interroger la profession sur les dérives qu’elle subit.

Pour défendre leur place sur un marché publicitaire qui se réduit comme peau de chagrin, les éditeurs font des concessions toujours plus grandes aux annonceurs, dénonce l’appel. Une situation qui aurait désormais atteint un point critique: «Aujourd’hui, des annonceurs assistent aux séances de rédaction, des journalistes sont forcés de signer des articles de complaisance et pire, certains n’ont même pas conscience de ces compromissions.»

Et les auteurs du texte ne comptent guère sur les rédacteurs en chef comme gardiens d’une éthique professionnelle toujours plus menacée: «Au lieu de représenter la rédaction auprès de l’éditeur, le rédacteur en chef est toujours plus le représentant de l’éditeur auprès de la rédaction. (…) Il cède toujours davantage aux pressions extérieures mettant en danger l’indépendance de la rédaction.» Les moyens toujours plus faibles mis à disposition des rédactions, la précarisation du statut de journaliste sont d’autres menaces qui pèsent sur une information «désormais en danger», conclut l’appel.

Climat de peur

Ce texte résulte des réflexions d’un groupe de journalistes représentant une dizaine de titres de la presse écrite romande. Tous ne se ressentent pas victimes, au sein de leurs rédactions respectives, de l’ensemble des dérives dénoncées, mais tous ressentent le besoin de manifester leur inquiétude face à l’évolution de la profession dans son ensemble. A l’instar du porte-parole du groupe, Christian Campiche, journaliste économique à La Liberté: «Dans une profession par nature plutôt individualiste, voir émerger ce type de constat commun est totalement nouveau. Le phénomène, lui, ne l’est pas, mais connaît depuis quelques années une aggravation. On voit débarquer dans certaines rédactions le service du marketing pour imposer des sujets. Et ceux qui s’en plaignent craignent des mesures de rétorsion… La peur règne.»

Nivellement par le bas

Quid, dans un tel climat, de l’arrivée des gratuits? Les réflexions à l’origine de l’appel ont démarré avant l’annonce de la naissance du Matin bleu et ne le visent pas spécifiquement, précise Christian Campiche. «Mais il est évident que le nivellement par le bas de notre métier d’informer atteint un point encore plus critique avec les gratuits. Prétendre qu’un journal n’a aucun prix est déjà en soi une dépréciation de la profession.»
Mais comment organiser la riposte? «Nous devons nous mettre ensemble, réfléchir à des moyens d’être plus forts face aux éditeurs», répond Christian Campiche. Qui admet que l’appel reçoit un écho très variable selon les rédactions. Par exemple, personne ne s’est encore signalé au Matin. «Mais nous avons ouvert une adresse e-mail où nous avons déjà reçu une bonne trentaine de messages de soutien, et pas des moindres.»

Dans certains journaux, le débat semble en outre s’organiser activement. «Nous tiendrons dès que possible une assemblée générale consacrée à la question, annonce Laurent Aubert, président de la société des rédacteurs de 24heures. L’appel reflète un malaise largement partagé chez nous.» Son homologue de la Tribune de Genève, Alain Dupraz, confesse n’avoir eu le temps de mener que quelques «ébauches de discussion» avec ses collègues. «Ce malaise n’est pas toujours facile à exprimer. Mais il me paraît essentiel que nous tenions une assemblée spécialement consacrée à cet appel. Cette prise de conscience me paraît salutaire, et ce n’est qu’ensemble que nous trouverons des possibilités d’agir.»

Rédacteurs en chef absents

Nous aurions souhaité solliciter également quelques rédacteurs en chef sur la question. Mais ceux que nous avons cherché à contacter sont actuellement en Chine. Pour un voyage de presse que certains mauvais esprits associent plus à une opération de marketing qu’à un reportage.

Article de Didier Estoppey publié dans le journal Le Courrier, le 31 octobre 2005

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