Info en danger: il est minuit moins une!


Malaise dans la profession! La presse écrite remplit de moins en moins son rôle d’information et d’approche critique des événements au profit du divertissement. Des journalistes lancent un appel.

Qui se souvient encore de l’affaire « Bilan » ? En 2000, deux journalistes du magazine économique claquent la porte. Un troisième est congédié. Ils reprochent au nouveau rédacteur en chef des manquements déontologiques. Le patron de la rédaction a notamment accepté des avantages et a accueilli en page rédactionnelle des articles rédigés par le porte-parole d’une entreprise. Interpellé, le Conseil suisse de la presse ne brille pas par une excessive sévérité. Néanmoins il admet que sur neuf griefs de dysfonctionnements, trois violent la Déclaration des devoirs et des droits du/de la journaliste. De fait ce jugement relativement édulcoré ne nuira pas à la carrière de l’intéressé. Bien au contraire. En récompense de ses mérites, le responsable mis en cause recevra peu après une autre rédaction en chef, encore plus prestigieuse, celle d’un hebdomadaire grand public.

A la même époque, le Forum des journalistes économiques, alors présidé par le soussigné, organise une série de débats consacrés aux relations ambiguës qu’entretiennent les médias avec le monde des relations publiques (www.radeaudelameduse.ch, rubrique : débats). Car le cas de “Bilan” est loin d’être unique. D’autres organes de presse se voient confrontés à de tels dérapages. Mais les journalistes ne manifestent pas un intérêt débordant. Le Centre romand de formation des journalistes, quant à lui, décline plus d’une fois l’invitation. Intéressante est la relecture des articles relatant le conflit à l’époque. Peu de titres prennent alors véritablement le parti des rédacteurs démissionnaires. On préfère opposer deux types de journalismes, le puriste et le pragmatique. Parce qu’il met le holà à toute relation incestueuse entre le rédactionnel et la publicité, le premier est assimilé à de la ringardise. En revanche le second est promis à un brillant avenir : sa « tolérance » au flirt avec le monde publicitaire n’est-elle pas motivée par le souci de garantir la viabilité de son journal ?

Cinq ans après, le ton a diamétralement changé. « La réponse des éditeurs à l’affaiblissement du marché publicitaire engendre des concessions toujours plus grandes aux annonceurs au nom de la survie des titres, mais souvent au détriment du rédactionnel », dénoncent plusieurs journalistes romands. Collaborateurs d’une dizaine de titres en Suisse romande, ces derniers ont lancé un appel au mois de septembre 2005, en précisant bien, pour preuve de leur spontanéité, que l’initiative n’émane pas des associations professionnelles impressum et comedia dont ils sont membres.

Adressé à l’ensemble de la profession en Suisse romande, le document intitulé « Presse romande, l’information en danger » stigmatise l’évolution actuelle qui tend à faire du journal un produit de consommation comme un autre. Il déplore dans la foulée « la transformation radicale de la fonction du rédacteur en chef qui (….) cède toujours davantage aux pressions extérieures mettant en danger l’indépendance de la rédaction ».

On mesure à ces propos l’évolution parcourue dans les mentalités. En constatant que « la presse écrite remplit de moins en moins son rôle d’information et d’approche critique des événements au profit du divertissement », les auteurs de l’appel infligent a posteriori un cinglant démenti aux pythies publicitophiles de l’époque. Un sentiment que l’on retrouve partagé unanimement ou presque dans les réactions parvenues à l’adresse ad hoc info_en_danger@yahoo.fr. Plusieurs dizaines de messages provenant aussi bien de jeunes journalistes qui ont une vision exigeante du métier que de consœurs et confrères expérimenté (e)s, voire de « poids lourds » de la profession. Tous confirment que le malaise dans la profession est largement répandu. Il était minuit moins une. Reste à savoir si le dégoût de se prêter à toutes les compromissions sera suffisant pour provoquer le nécessaire retour au statu quo ante. Dans l’ensemble, les employés des rédactions parviendront-ils à surmonter la peur et les menaces de représailles qui s’exercent déjà sur eux ?

Touchons du bois. Des réactions de consœurs et confrères nous parviennent de l’étranger, qui témoignent d’un malaise comparable en France et en Italie où des appels contre le totalitarisme publicitaire ont aussi été lancés. La réflexion est en cours, les idées d’actions concrètes et réalistes ne manquent pas. Les prochains mois risquent de réserver des surprises.

Article de Christian Campiche publié dans l’édition imprimée de “journalistes.ch” n°6 de décembre 2005. Site web : www.journalistes.ch

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