L’ennemi d’Etat, un ami qui vous veut du bien ?


PAR ELOI CONTESSE

Pendant longtemps ce fut le Socialiste, le Bolchévique, cet échevelé Rouge qui ne rêvait qu’à détruire nos états, nos familles, nos relations sociales et nous asservir dans de vastes industries collectives. L’accusation de communiste a permis à maintes reprises de remettre au pas de nombreuses voix critiques sur les systèmes en place. On pense évidemment en premier lieu au maccarthysme des Etats-Unis des années 50.

Mais l’ennemi rouge a aussi été très utile pour la démocratie conservatrice suisse jusqu’à la chute du Mur de Berlin. Elle a permis de mettre en place une surveillance efficace de la population par le biais des fameuses fiches, un système qui n’aurait jamais été toléré si l’on n’avait pas brandi la menace soviétique complotant contre l’existence même de la Confédération.

Depuis deux décennies, on a vu progressivement monter à l’horizon le Barbu, un terroriste musulman intégriste, l’ennemi absolu de la démocratie occidentale et de toutes les libertés, semant la mort et répandant le sang. Comme le Bolchévique, l’Islamiste a justifié et justifie encore actuellement de terribles coups portés aux droits humains les plus élémentaires à travers le monde jusque dans les démocraties occidentales.

…d’une pérennité à toute épreuve…

En Egypte Ancienne, l’image du pouvoir royal est définie par son action destructrice sur les ennemis extérieurs: scènes monumentales du roi massacrant à la massue les ennemis qu’il tient par les cheveux. L’ennemi est porteur de chaos, d’injustice et de malheurs en tout genre. Le roi donc, en écrasant cette vermine, peaufine son image de défenseur de l’ordre social, de la justice et d’une certaine équité.

Un exemple frappant de cette image de l’ennemi est constitué par la bataille de Qadesh. Cette bataille, qui eut lieu vers 1274 avant notre ère sous le règne de Ramsès II, opposa l’Egypte à l’empire Hittite, centré en Anatolie (Turquie actuelle). Une scène de cette bataille est gravée sur la plupart des monuments de Ramsès II et glorifie la force guérrière du souverain, dont l’action personnelle aurait conduit à la victoire écrasante des Egyptiens. Or, cette rhétorique cache un désastre tout juste évité, qui a conduit à un statu-quo et un retrait des deux parties.

Ce dernier point est comme par hasard totalement absent du discours officielle: le roi a vaincu à Qadesh et a massacré ses ennemis qui ont détalé comme des lapins. Un exemple frappant de la désinformation à la sauce antique, mais qui fait encore réfléchir lorsque M. Gorges Walker Bush nous explique que les Etats-Unis ont vaincu en Irak, et qu’ils ne luttent actuellement que contre quelques poches résiduelles de résistance. Cela prête évidemment à sourire lorsque l’on sait que le pays est plongé dans une insécurité extrême et que ses habitants ne rêvent plus que d’un souverain à poigne qui puisse restaurer l’ordre et une paix relative.

… et d’une efficacité redoutable

Brandir la menace de l’Ennemi d’Etat, celui qui est représenté comme porteur de chaos, de pillage, de meurtres et bien pire, cela a toujours permis de rassembler derrière soi ses concitoyens les plus récalcitrants. Si ce n’est pas le cas, un stratagème accompagnant cette menace permet de réduire à néant toute opposition, en accusant toute voix critique de collusion avec l’ennemi.

C’est un tel destin qui colle à la peau des opposants de nombreux pays, depuis le Maroc jusqu’à la Chine: leur hantise la plus noire est d’être considérés comme des islamistes, donc comme des ennemis de l’Etat. Ce statut leur coûte fort cher puisqu’il justifie toutes les exactions de la part du pouvoir en place. Bref, une formidable machine de guerre, d’un usage simple, et d’une efficacité qui n’a plus besoin d’être prouvée, puisque cela fait de

L’auteur est egyptologue, Lausanne, econtesse@bluemail.ch

Tags: , ,

Mentions légales - Autorenrechte

Les droits d'utilisation des textes sur www.lameduse.ch restent propriété des auteurs, à moins qu'il n'en soit fait mention autrement. Les textes ne peuvent pas être copiés ou utilisés à des fins commerciales sans l'assentiment des auteurs.

Die Autorenrechte an den Texten auf www.lameduse.ch liegen bei den Autoren, falls dies nicht anders vermerkt ist. Die Texte dûrfen ohne die ausdrûckliche Zustimmung der Autoren nicht kopiert oder fûr kommerzielle Zwecke gebraucht werden.