«L’Europe doit être plus culturelle»


PROPOS RECUEILLIS PAR CHRISTIAN CAMPICHE

Coincée entre la ligne du métro et le bloc bétonné qui abrite le Département des sciences humaines, la «Ferme» de Dorigny a un côté un peu anachronique. C’est là, dans un petit vallon, que la Fondation Jean Monnet a élu domicile. Sept personnes dont le nouveau directeur Alexander Bergmann, 63 ans, y veillent sur les archives du père de l’Europe. Sur la grande bibliothèque, impossible de manquer les cahiers rouges de la célèbre collection créée par l’ancien maître des lieux, Henri Rieben, décédé le mois dernier.

Alexander Bergmann, vous étiez le doyen de l’Ecole des Hautes études commerciales de Lausanne où l’on vous connaissait aussi pour votre engagement humaniste. Depuis le début de l’année, vous voilà à la tête de la Fondation Jean Monnet à l’heure où la construction européenne s’enferme toujours plus dans une logique économique dont on peut se demander si elle ne nuit pas finalement à l’intérêt commun. Allez-vous évoluer à contre- courant ici aussi?

Alexander Bergmann: J’aimerais d’abord préciser que je ne suis qu’un apprenti européen. Je dois ma nomination avant tout à l’amitié qui me liait à Henri Rieben dont j’ai été l’assistant il y a quarante ans. Il serait donc malvenu de ma part de jouer au donneur de leçons. Cela dit on peut se demander en effet si l’Europe ne devrait pas amorcer un virage et se demander si la base de son identité ne devrait pas être la culture plutôt que l’économie. Je prends l’exemple de la Turquie. J’ai été à Istanbul, j’aime beaucoup cette ville, mais j’y cherche toujours la culture européenne, que j’ai trouvée en revanche à Bucarest, voire à Moscou.

Le rôle de la Fondation Monnet est-il de contribuer à cette réflexion?

Absolument. La fondation est un centre de mémoire vivante sur la construction européenne. Son vrai capital, ce sont ses archives. Son rôle est de souffler sur la flamme européenne afin de l’entretenir. Il s’agit bien d’une mission d’animation, étant entendu que nous ne serons jamais un grand centre de recherche, compte tenu de nos moyens limités. Notre vocation est de coupler la réflexion et l’action en sortant de la tour d’ivoire universitaire mais aussi d’un contexte académique lié aux HEC. Je pense que nous sommes suffisamment indépendants pour y parvenir. Concrètement, je compte organiser plusieurs colloques annuels traitant de thèmes utiles à la prévention des conflits. Notre président Bronislaw Geremek, à qui il revient d’ouvrir les portes au niveau européen, trouve que les migrations sont un problème très important, par exemple.

De quoi vit la fondation?

Notre capital initial de 170 000 francs a été augmenté par des dons mais il reste largement insuffisant. Nous vivons des subsides publics. Le canton de Vaud est notre principal bailleur de fonds, viennent ensuite la Confédération et la ville de Lausanne. M. Couchepin m’a assuré qu’il n’y avait pas de souci à se faire concernant la participation de Berne, je lui fais confiance. Nous essayons d’obtenir un subside important de Bruxelles de l’ordre de ceux qu’obtiennent les sites européens de Bruges et Florence. Nous n’excluons pas non plus des participations privées calquées sur certains événements. L’idéal serait de porter notre effectif à dix personnes. Un agrandissement des locaux pour un coût global de 1,5 million de francs est aussi programmé. Les plans ont été approuvés, il manque seulement l’argent…

On sent la Fondation Monnet à un tournant important car c’est la première fois qu’elle évolue sans son créateur, Henri Rieben.

C’est un nouveau départ, bien sûr! Avec M. Geremek nous imprimerons notre propre style mais je compte maintenir certains événements comme les grands-messes réunissant des personnalités de toute l’Europe et qui étaient la marque de la maison du temps d’Henri Rieben. A la mort de ce dernier, j’ai réalisé toute la dimension du personnage. J’ai passé des semaines à trier les messages de condoléances parvenus de partout. Barroso, Schmidt, Giscard, Otto de Habsbourg, Jacques Delors: toutes ces personnalités, Rieben les connaissait personnellement. Monnet déjà lui faisait une totale confiance. C’est grâce à lui que les archives européennes sont en Suisse.

Comment vous situez-vous dans le débat sur l’adhésion de la Suisse à l’Union européenne?

Je suis proeuropéen et je constate un agacement croissant de la part de nos voisins face au «Sonderfall» suisse. La Suisse a toujours tendance à invoquer sa petite taille pour expliquer sa spécificité alors que 25 Etats sur le continent sont encore plus petits qu’elle! Mais je ne tiens pas un discours dogmatique. Je pense qu’il faut tenir compte du problème d’identité auquel la Suisse serait confrontée en cas d’adhésion. En outre, je fais le constat général que les petits pays sont plus heureux que les grands. Et puis l’Europe devrait enfin savoir quels sont ses objectifs véritables, alors que la paix et la prospérité semblent largement atteintes. Si l’objectif de l’Europe devait être la puissance, alors là je comprendrais la réticence des Suisses à jouer à ce jeu. I

Les dates clés

> 1948: Collaboration d’Henri Rieben avec la Division de l’acier de la Commission économique pour l’Europe des Nations Unies qui publie en 1949 un rapport. Celui-ci est, sur le plan sidérurgique, une sorte de préfiguration du Plan Schuman.

> 1955: Première rencontre entre Jean Monnet et Henri Rieben à Luxembourg et début d’une collaboration. Création par Jean Monnet du Comité d’action pour les Etats-Unis d’Europe qui jouera un rôle primordial dans le développement de l’intégration européenne.

> 1957: Création par l’Université de Lausanne et par le Gouvernement vaudois d’une chaire d’intégration européenne, la première au monde, dont Henri Rieben assume la charge jusqu’en 1991.
Création à l’extérieur de l’Université et sur une base privée du Centre de recherches européennes. Lancement des cahiers rouges dont plus de 200 ont paru à ce jour.

> 1963: Création à Lausanne par Jean Monnet de l’Institut de recherches historiques européennes dans le but de rassembler des archives significatives et de leur consacrer des recherches. A partir de 1965, Jean Monnet demande à Henri Rieben de lui succéder à la présidence de cet institut.

> 1978: Création par Jean Monnet de la fondation à laquelle il donne l’ensemble de ses archives et la mission de créer, à partir de celles-ci, et de celles d’autres protagonistes de l’Europe unie une mémoire vivante de la réconciliation et de l’union des Européens.

> 1981: L’Etat de Vaud rénove la Ferme de Dorigny, au coeur du campus universitaire de Lausanne, et la met gratuitement à la disposition de la Fondation Jean Monnet pour l’Europe.

> 1983: Henri Rieben et ses associés donnent le Centre de recherches européennes et la collection des Cahiers rouges à la Fondation Jean Monnet pour l’Europe. I

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