Un ancien ponte de la BNS dénonce la «dictature des profits»


Voilà un homme que l’on taxerait difficilement de gauchiste idéaliste.

PAR ARIANE GIGON BORMANN

Banquier, assureur, membre durant seize ans du conseil de banque de la Banque nationale suisse, inscrit au Parti radical, Eduard Leemann fait pourtant dans son dernier ouvrage, «Die Macht des Geldes» («La puissance de l’argent») des propositions que l’on attribue rarement à des personnes ayant son profil. Et pourtant: l’ancien directeur financier de la CNA tire aujourd’hui la sonnette d’alarme en dénonçant la «dictature des profits».

«Je ne suis pas un idéologue, précise Eduard Leemann dans un entretien avec ce journal, mais j’ai écrit ce livre car l’évolution actuelle est dangereuse pour la stabilité de l’humanité».

Chute du communisme

L’ouvrage démarre sur un rappel de notions de base. «L’argent comme valeur d’échange doit nous permettre d’accéder à tous les biens de l’économie, écrit l’auteur. L’argent est la force motrice de l’économie et du commerce.» La dérive serait le résultat de facteurs conjoints: sous l’impulsion des progrès techniques, de la globalisation et des concentrations ou fusions, la valeur de l’argent s’est pervertie: l’argent est devenu un but en soi.

Eduard Leemann ne critique cependant pas les avantages des progrès techniques ou de la globalisation, source de richesses. «Mais nous payons le prix fort des revers de la médaille», dit-il.

Ainsi, les entreprises conduites non plus par des «patrons» responsables de leurs employés mais par des managers uniquement soucieux de rendement laissent de plus en plus de travailleurs sur le carreau. «Vouloir que des rendements de 20 à 30% soient la règle, comme l’a par exemple déclaré Marcel Ospel, président de l’UBS, en 1998, c’est de la folie! Lorsque l’argent devient un objectif absolu, tous les autres buts lui sont subordonnés, y compris la valeur de l’être humain.»
Chronologiquement, Eduard Leemann situe la rupture dans les années 90, après l’effondrement du communisme. «Du temps du communisme, les entrepreneurs pensaient qu’il ne fallait pas exagérer la recherche du profit de peur de pousser leurs employés dans les bras de l’«ennemi».

L’argent n’est pas neutre

Eduard Leemann fait référence aux philosophes et aux théoriciens de la pensée économique pour appuyer ses thèses et, parfois, pour les contredire. Ainsi, il s’inscrit en faux contre la théorie, encore très répandue, de John Stuart Mill selon laquelle la valeur de l’argent est neutre. Eduard Leemann s’attache au contraire à montrer que sa valeur est multiple et potentiellement porteuse de dérives. Une société équilibrée repose, selon l’auteur, sur une répartition correcte des revenus disponibles. «Dans les pays industrialisés, les salaires représentaient auparavant environ deux tiers de tous les revenus, explique Eduard Leemann. Le travail permettait de couvrir les besoins de la majorité des gens. Or cette part ne cesse de diminuer. Mais l’être humain ne se suffit pas à lui-même et dépend du partage du travail.»

Pour tenter de corriger cette évolution, Eduard Leemann ne remet pas en cause la société de marché, «à laquelle on ne peut renoncer». Mais il revendique une «économie de marché sociale, coresponsable et solidaire des citoyens défavorisés».
Un des moyens prônés par l’ancien banquier pour exercer cette solidarité est l’instauration d’un revenu minimum garanti, par exemple sous la forme d’impôts négatifs. «Cela vous étonnera peut-être, mais même Milton Friedmann ou Friedrich von Hayek avaient évoqué cette idée», affirme Eduard Leemann. Et la contradiction avec le primat libéral de l’autoresponsabilité? «Ce principe garde toute sa valeur mais perd sa priorité en regard du danger de voir des personnes sans perspectives, et notamment des jeunes, devenir violentes pour se procurer leurs moyens de subsistance», conclut l’auteur.

Eduard Leemann, «Die Macht des Geldes, Globalisierung, Gier und Grenzen», Orell Füssli Verlag, Zurich, ISBN 3-280-05162-2
«Lorsque l’argent devient un objectif absolu, tous les autres buts lui sont subordonnés.»

Article paru dans “L’Agefi” et “La Liberté” du 7 mars 2006

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