Quand l’info-marchandise tue l’information


Chasse aux coûts dans les rédactions et recherche effrénée de recettes publicitaires caractérisent aujourd’hui la situation dans la plupart des médias. Cette double injonction, induite par l’approche étroitement financière des éditeurs d’aujourd’hui et par la multiplication des canaux d’information, exerce désormais une pression énorme, inédite et insidieuse sur notre métier d’informer.

A tel point que les règles de base que les journalistes, mais aussi les éditeurs, se sont données sont en train de voler en éclats. Ainsi, les parois réputées étanches entre le rédactionnel et le publicitaire sont devenues poreuses; les sujets ne sont plus choisis en fonction de leur intérêt public, mais pour leur impact émotionnel et commercial; l’organisation même des médias se transforme au profit d’une montée en puissance du marketing, chargé de vendre une marque où tous les messages sont placés sur le même plan: information, jeux, services, encarts publicitaires, etc. Dans ce magma, l’information est moins privilégiée pour ce qu’elle apporte en matière de connaissance et de compréhension de l’environnement proche ou lointain, que pour sa capacité à s’inscrire dans un continuum sans cesse renouvelé, modelé en vue d’attirer et de séduire le client pressé.

Que l’offensive des éditeurs contre les salaires et les conditions de travail des journalistes ait lieu maintenant n’est pas le fruit du hasard. Au-delà des aspects purement financiers, c’est un statut qui est aujourd’hui remis en cause. Un statut qui exige que, dans les entreprises médiatiques, existent des règles garantissant aux rédactions et à ceux qui les composent une autonomie de fait dans l’exercice de la profession. Cette distance a longtemps été jugée nécessaire par les éditeurs eux-mêmes pour qu’il ne puisse y avoir de confusion entre leurs activités marchandes et leur rôle de diffuseur de l’information; elle est toujours considérée comme absolument indispensable par nombre de rédacteurs puisqu’elle leur permet, sur la base des règles déontologiques dont ils se sont librement dotés («Déclaration des devoirs et des droits»), d’assurer leur indépendance à l’égard de tous les pouvoirs, y compris celui de leur employeur. En sachant que cette condition, parce qu’elle garantit la crédibilité des informations, est au cœur de la relation de confiance entre le journaliste et son lecteur (ou auditeur, ou téléspectateur).

Ce n’est certes pas la première fois que les éditeurs sont tentés de réduire, voire de mettre en cause cette autonomie, qu’ils assimilent sans doute à un privilège antinomique avec le discours purement marchand. Mais c’est en revanche la première fois qu’ils cherchent carrément à s’affranchir de leurs obligations contractuelles à l’égard de la profession. Rappelons que c’est déjà chose faite en Suisse alémanique et que la tentation est grande, en Suisse romande aussi, de nier aux journalistes leur spécificité déontologique et collective. Pratiquement, la mise au pas est déjà en œuvre dans les rédactions romandes où la part d’autonomie du journaliste se réduit comme peau de chagrin. La hiérarchie des journaux et (symboliquement) les rédacteurs en chef en première ligne, en parfaite osmose avec les services marketing et publicitaires, sont désormais tendus vers un seul but: faire rentrer la publicité. La rentabilité devient un but en soi. Résultat: dans les rédactions, les journalistes ne sont souvent plus en mesure d’exercer correctement leur métier, soit que le temps fasse défaut, soit que les moyens manquent, soit que leur formation initiale ou continue comporte des lacunes, soit que les conditions morales nécessaires à l’exercice du métier subissent, à l’interne, des atteintes de toute sorte.Il ne s’agit évidemment pas de nier les évolutions profondes qui sont en train de bouleverser le monde de l’information et des médias. Ces changements, les journalistes sont prêts à les accompagner, à s’y impliquer, mais ils n’accepteront pas que cela se fasse au détriment de leur code déontologique. Parce que ceux qui produisent l’information, comme ceux qui la reçoivent, ont besoin de cette garantie, gage de qualité et de crédibilité.

Pierre Meyer, Christian Campiche
Coauteurs de l’appel «Info en danger» adressé aux journalistes de Suisse romande en septembre 2005

Article publié dans l’édition imprimée de “journalistes.ch” n°1 de mars 2006. Site web : www.journalistes.ch

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