Environnement sacrifié à l’aquaculture au Vietnam


Par Tuê Dang, Syfia, Vietnam

Le Vietnam paye au prix fort l’explosion de son aquaculture de ces dernières années. L’élevage de crevettes, destinées à l’exportation, ravage les zones côtières et le delta du Mékong dans le sud du pays.

“Au moins huit familles sur dix dans ma commune n’ont rien à récolter depuis un an. Le riz ne pousse plus et les crevettes sont toutes mortes.” Le témoignage de cet habitant de la province de Ca Mau résume la situation dramatique dans laquelle sont plongés de plus en plus d’habitants du delta du Mékong. Cette province, devenue en quelques années la championne vietnamienne de l’élevage de crevettes en eau saumâtre, paye cher ce boom économique.

Cinq années ont suffi pour “détrôner” le riz et… faire reculer les mangroves dans plusieurs provinces où coule le Mékong. Ces forêts aquatiques, vitales pour la faune et la flore dans l’extrémité sud du delta, sont grignotées au fur et à mesure que s’étendent les superficies aquicoles. Le feu vert des autorités locales, dans le cadre d’un plan mixte “crevettes-mangroves”, a incité les habitants à creuser des viviers pour crevettes dans les forêts de mangroves, détruisant l’équilibre fragile de cet écosystème.

Les riziculteurs, premières victimes, traversent une crise sans précédent. Faute d’un drainage efficace, leurs champs s’assèchent peu à peu, à Ca Mau comme dans d’autres provinces du delta du Mékong. Faute de terres cultivables, de plus en plus de paysans sont obligés de partir chercher du travail ailleurs. Et depuis quelques saisons, les aquiculteurs, désignés comme les coupables de la dégradation de l’environnement, souffrent à leur tour. Le réseau hydraulique, initialement construit pour protéger le delta contre l’eau de mer et garder l’eau douce après la saison des pluies, notamment pour la riziculture, a été modifié, détourné et parfois détruit. “Les pluies ne suffisent plus à dessaler les rizières. Et avec le temps, l’eau devient même trop salée pour l’aquaculture”, constate Nguyen Huu Chiem, professeur à l’Université de Can Tho, la capitale économique du delta.

Il y a à peine dix ans, cette région lointaine, à l’extrême sud d’un Vietnam long et étroit, se contentait de ses rizières, seulement exploitables en saison des pluies et donc abandonnées six mois par an. L’élevage de crevettes, quand il existait, était destiné à approvisionner le marché local. Depuis, la province a fait sa révolution. De nombreuses rizières ont été transformées en bassins d’élevage. En 2000, 20000 hectares étaient consacrés à cette activité rapportant quatre à cinq fois plus que le riz. Cinq ans après, les bassins occupaient 250.000 ha, soit plus de la moitié de la superficie consacrée à cet élevage dans tout le Vietnam.

Nécessité d’une concertation globale

Dao Van Kiên a toutes les raisons d’être pessimiste. Ingénieur à l’Institut d’hydraulique du Sud, il dirige depuis cinq ans une étude sur le développement durable dans le delta du Mékong. Pour lui, la situation ne pourra que se dégrader tant que n’est pas prise la décision d’investir massivement dans le réseau hydraulique. On en est loin: sur les 4 000 milliards de dôngs (environ 200 millions d’euros) prévus par la province de Ca Mau entre 2000 et 2005 pour améliorer les canaux d’irrigation-évacuation de l’eau salée, les réserves en eau douce et les égouts, seuls 10 % ont été débloqués…

Pour retrouver l’équilibre environnemental, “un plan global et radical doit être mis en place”, estime M. Kiên. Il précise qu’une enveloppe de plus de 800 millions d’euros et une durée minimale de dix ans sont nécessaires. “De toute urgence, il faut stopper la surexploitation des sols pendant deux à trois ans, pour que l’environnement et le sol se rétablissent. Mais comment les paysans vont-ils survivre?” Une question à laquelle les autorités locales ne sont pas en mesure de répondre seules. Le directeur adjoint du Service provincial des produits aquatiques de Ca Mau, M. Diêp Thanh Hai, l’avoue: “Cela dépasse les compétences d’une localité…” Le chantier reste énorme, pour les autorités comme les aquiculteurs vietnamiens. Alors que le gouvernement a fixé l’objectif ambitieux d’exporter pour 4 milliards de dollars de produits aquatiques en 2010.

 

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