Le testament de l’aigle


A Gstaad où il possédait un chalet, sa longue silhouette et les traits altiers de son visage ne laissaient personne indifférent. Grand, Galbraith l’était aussi dans son oeuvre, des ouvrages de référence qui ont marqué des générations d’économistes.

Quel étudiant n’a pas lu, dans les années soixante, «L’ère de l’opulence» ou «Le nouvel Etat industriel», ses livres clés. Théoricien de l’économie, Galbraith avait développé la notion de la filière inversée: ce sont les entreprises qui imposent des produits aux consommateurs, et non le contraire.

John Kenneth Galbraith a servi plusieurs présidents démocrates américains dont il fut le conseiller économique. Sous l’ère Kennedy, il a été ambassadeur en Inde. Sensible au courant keynésien – il fut un «M. Prix» américain pendant la guerre – il n’en garda pas moins toute sa vie une large indépendance d’esprit, ne se gênant pas de pourfendre la technocratie économique, caste ne différant en rien, à ses yeux, d’une bureaucratie pure et simple, même en ces temps de libéralisme effréné.

La mort de ce monument, le 29 avril 2006, n’a pas fait les grands titres des journaux helvétiques. Il est vrai que les nécrologies ont mauvais genre à notre époque où la célébration de l’inconsistance atteint son apogée. Né en 1908, Galbraith a joui pourtant jusqu’à la fin d’une vigueur mentale exceptionnelle. Agé de 95 ans, il signait encore un pamphlet remarquable «Les mensonges de l’économie» (1).

Il y démontait une fois de plus bien des mythes, comme celui de la toute-puissance des actionnaires. Les représentants de ces derniers au conseil d’administration, écrivait-il en substance, se voient relégués au rôle de spectateurs. Ils n’ont aucun pouvoir au sein de l’entreprise, si ce n’est celui de poser des questions auxquelles personne ne répondra véritablement. «On donne à ces administrateurs un jeton de présence et un peu à manger, et les directeurs les informent régulièrement des décisions qu’ils ont prises ou de ce que chacun sait déjà.»

Après avoir lu le dernier essai de Galbraith – son testament? – on ne s’étonne plus des dérives en cours, des scandales qui ont ébranlé le monde de l’économie, ces affaires Enron (dont deux responsables viennent d’être reconnus coupables de complot), Swissair et Worldcom, symboles de la mainmise du privé sur l’Etat. On trouve confirmation de ses suspicions face aux salaires démesurés de certains dirigeants. L’indignation que provoquent la famine, l’explosion d’une centrale nucléaire ou les livraisons de mines à des régions en guerre est légitimée par le passage au scanner d’un système qui, pour reprendre les termes de l’auteur, «cultive sa propre version de la vérité, hors de toute relation avec le réel».

Galbraith n’est plus. Son regard d’aigle sur l’économie nous manquera.

(1) «Les mensonges de l’économie», par John Kenneth Galbraith, Grasset, 2004

* Article paru dans “La Liberté” du 25 mai 2006

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