«La santé est au service du profit»


PROPOS RECUEILLIS PAR CHRISTIAN CAMPICHE

Chirurgien orthopédiste, ancien chercheur au «Hospital pour special surgery» à New York, ancien délégué du CICR, le Fribourgeois Georges Muheim cosigne «Le prix des médicaments» (1), un livre courageux sur l’industrie pharmaceutique suisse. Les auteurs revendiquent notamment le droit du public à exiger la transparence concernant le fonctionnement du marché des médicaments.

Le livre ne ménage pas l’une des industries les plus puissantes de Suisse. Vous avez déjà eu des réactions?

Peu, pour l’instant. Nous partons de l’hypothèse que l’accès à la santé est un droit. Or la santé est devenue une marchandise. Le critère essentiel est le profit et non plus le bien des patients en tant que tel. La pharma est en effet une industrie extrêmement lucrative: sur le plan mondial, les résultats opérationnels des grandes sociétés y atteignent 28% du chiffre d’affaires contre 13,6% dans le secteur des banques et 3,5% dans celui de l’électronique. La recette des pharmas est de concenter la recherche sur les «blockbusters», les médicaments qui marchent le mieux dans les pays nantis et qui visent surtout à soigner les maladies chroniques.

La recherche clinique est donc déterminée par le profit?

L’exemple récent de la vente de Serono est très intéressant. Cette boîte périclitait car elle ne parvenait pas à innover. Les médicaments vraiment innovateurs sont très rares, en effet. Quand j’ai terminé mes études de médecine, en 1963, on lançait chaque année de nouveaux médicaments. La source s’est tarie à partir de 1975. Aujourd’hui la tendance est au remplacement de médicaments anciens par des produits dits nouveaux qui ne sont pas vraiment innovateurs mais toujours plus chers. En France, sur 1996 nouveautés présentées sur le marché entre 1983 et 2003, seules 63 ont été cotées «intéressantes» et 7 «novatrices» par le journal «Prescrire», l’organe des pharmaciens français.

Cette pratique a-t-elle une incidence sur le prix des médicaments?

L’organisation faîtière Interpharma dit que les prix baissent. Rien n’est plus faux. Nous dénonçons ce mensonge. Les coûts de la santé à charge de l’assurance sociale augmentent de 5%, ceux des médicaments de 6,5%. Ce qu’il faut, c’est une liste plus rationnelle des médicaments. Le principe du remède le meilleur et le moins cher devrait aussi trouver son application dans la sélection des médicaments destinés à être remboursés.

Renforcer la surveillance…

Oui, sur deux niveaux. Celui de l’Office fédéral de la santé publique, l’OFSP, et celui du choix du comparateur lors d’essais sur des humains. Un médicament dit nouveau ne doit pas seulement être supérieur au placebo (ndlr: une substance présentée comme un médicament mais n’ayant aucune activité pharmacologique). Il faut exiger chez nous ce que l’Union européenne – en avance dans ce do- maine – appelle une plus-value thérapeutique, un médicament vraiment nouveau.

Quel est le poids des consommateurs?

Monsieur Prix a obtenu que les prix des médicaments anciens baisse. L’économie est de 300 millions de francs. Mais les prix restent de 20% plus élevés en Suisse qu’ailleurs. Le lobby des pharmas demeure puissant. La législation ne suit pas vraiment et presque toute la presse médicale internationale est aux mains de l’industrie pharmaceutique. La pharma helvétique aurait pourtant avantage à être moins orientée vers le gain, ne serait-ce que pour améliorer son image. On dit souvent que cette industrie a une éthique mais pas de morale.

Les hausses annuelles des primes maladie sont-elles usurpées?

Oui, il y a beaucoup d’abus de ce côté-là. Le marché des médicaments est un grand self-service dans une fabrique de malades où les consommateurs et les fournisseurs se servent à volonté. L’imputation à l’assurance de base de frais de médicaments de l’assurance complémentaire est fréquente. Les comptes des caisses sont très opaques. L’OFSP surveille très peu la comptabilité des caisses-maladie, il la décortique tous les six ans. Les caisses font ce qu’elles veulent. Un autre abus est la chasse aux «bons» risques. On convoite les jeunes en bonne santé, on balaie les vieux.

Les enjeux ne sont pourtant pas négligeables en termes d’emplois.

On dit que, comme le secret bancaire, la pharma fait du bien à l’économie suisse. Ce pays reste un pôle technologique important. Mais la production de médicaments devrait être au service du public et non des actionnaires. Dans l’idéal, elle ne serait donc pas nécessairement rentable. Pour rationaliser le problème des coûts de la santé, une mesure radicale serait de séparer la recherche de la production. La pression des ONG est aussi d’une certaine utilité, on l’a vu avec le coût du traitement du sida, passé de 10 000 francs autrefois à 600 francs aujourd’hui. Une organisation internationale comme l’OMS pourrait fort bien coordonner la recherche sur le plan mondial, et la production serait considérée comme un service public. Mais cela reste un vœu pieux.

(1) «Le prix des médicaments» par Pietro Boschetti, Pierre Gobet, Josef Hunkeler, Georges Muheim, Editions d’en bas.

Interview parue dans “La Liberté” du 4 novembre 2006

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