Et si on labellisait l’information?


«Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible…» On se souvient de cette définition éclairante du PDG de TF1 Patrick Le Lay, enregistrée l’an dernier. Elle s’applique chaque jour davantage, non seulement aux nouveaux quotidiens de la presse gratuite qui ont envahi la Suisse romande, mais aussi à d’autres titres payants en mal d’inspiration.

Info-spectacle, info-divertissement, info-pub, articles de complaisance… Si le lecteur n’y prend garde, il risque d’avoir à l’avenir du mal à trouver des journaux qui l’informent sur des thèmes en relation avec sa vie quotidienne.

En Suisse comme en France, les rubriques «économie» des médias sont souvent les premières victimes des pressions exercées par les éditeurs et les annonceurs, observait la semaine dernière à Lausanne le spécialiste français Jean-Luc Martin-Lagardette, auteur de l’ouvrage «L’information responsable – Un défi démocratique.»

Outre les pressions économiques, il faut compter avec la crise actuelle que traverse la profession, touchée par des conditions de travail en pleine dégradation et un manque de recul critique – volontaire ou non – sur les bases du métier. Les exemples de censure ou d’autocensure sont légion. Jean-Luc Martin-Lagardette en égrène quelques-uns. Quand des journalistes d’investigation de l’émission «Le droit de savoir» (TFI) ont enquêté sur le travail au noir, rien n’a filtré dans leur édition du 10 janvier 2006 sur un des milieux les plus exposés au phénomène: les bâtiments et travaux publics (BTP). TFI est détenu à presque 40% par le groupe Bouygues, un des leaders mondiaux du BTP.

La collusion d’intérêts aboutit également à la censure sur d’autres dossiers: «l’amiante, qui cause entre 3 et 5 milliers de morts chaque année en France», souligne l’auteur. Il a fallu un rapport officiel du Sénat publié en octobre 2005 pour que les principaux médias français osent sortir de leur réserve: les grandes entreprises qui ont pollué à l’amiante (Alcatel, Eternit, EDF, Cogema, Alstom…) sont aussi de gros annonceurs. Rétention d’information, censure ou autocensure: tandis que le cancer provoque plus de 410 décès par jour en France, les lecteurs de l’Hexagone ne peuvent lire que depuis récemment des articles concernant la prévention ou des soins alternatifs. Jusque-là, les communiqués de presse du gouvernement, des institutions médicales et des firmes pharmaceutiques occupaient tout le terrain.

En Suisse, les médias apprennent depuis peu à parler du réchauffement climatique, qui concerne pourtant tout le monde. Pourquoi? Parce que dans une presse devenue de plus en plus dépendante des publicités, on ne fâche pas certains lobbies. Il existe donc peu d’enquêtes sur les constructeurs automobiles, les agences immobilières, les assurances, les banques, l’horlogerie de luxe ou de la bijouterie, comme l’expliquait un professeur à ses élèves du Centre de formation des journalistes, à Lausanne (CRFJ).

Dénoncer les dérives actuelles de l’information, traquer le manque de déontologie et de rigueur dans la vérification des données, décrire les conditions qui permettraient de rapprocher les journalistes et les lecteurs autour des notions de citoyenneté, tels sont les objectifs de Jean-Luc Martin-Lagardette. Le fameux «contrat social» qui unit lecteur-citoyen et journaliste-responsable autour de la mission d’informer pourrait alors être revalorisé par une sorte de label de qualité, certifiant: «Information responsable.»

«L’information responsable – Un défi démocratique», par Jean-Luc Martin-Lagardette. Paris, éditions Charles Léopold Mayer, 2006.

Plainte en Suisse
En Suisse, de nombreux cas d’infos-pubs ou d’articles de complaisance ont été signalés ces derniers mois par l’association Info-en-danger (www.infoendanger.net), animée par une équipe de journalistes représentant une demi-douzaine de titres. Une plainte a été déposée en avril dernier par la même association, devant le Conseil suisse de la presse, contre la tendance de certains journaux à «mélanger le contenu rédactionnel et les messages à caractère publicitaire». La prise de position du Conseil de la presse, qui est entré en matière et a procédé à une série d’auditions, devrait tomber au début de l’année 2007. DATAS

Article paru dans “La Liberté” du 21 novembre 2006

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