Fausse gratuité, mort du don


La définition de ces termes n’est pas simple. Un cadeau, c’est l’aboutissement d’un geste qui court-circuite la valeur monétaire usuelle d’un objet ou d’un service. C’est une mise en gratuité, à l’intention d’un être cher ou de plusieurs, d’un bien qui normalement leur coûterait de l’argent. Autrement dit le cadeau, c’est une dérogation à l’obligation normale de payer. Quand vous offrez un cadeau, vous prenez sur vous ce que ce cadeau vaut dans le commerce en termes d’argent, pour soulager de ce poids financier quiconque le reçoit de votre part.

Ainsi sont nés, au cours des âges, quelques beaux idéaux de l’être humain, qui sont eux-mêmes devenus, sur le plan politique et syndical, les objectifs utopiques de toutes les gauches. La notion de l’aide matérielle en faveur des plus démunis, et la notion de la solidarité, ne se fussent guère établies dans l’esprit des humains si ceux-ci ne les avaient pas définies comme contraste aux pratiques de la production rentable, ou de la force et de la richesse comme moyens de pouvoir. Aider les pauvres ou les malades incapables de travailler, c’est en effet beaucoup moins leur offrir à boire et manger que leur permettre de ne pas avoir à payer ce boire et ce manger.

Or notre époque a trouvé son truc. C’est celui de la gratuité trompeuse, je veux dire de la gratuité qui s’organise en système d’illusion dont la fonction ne vise qu’à fixer le citoyen dans l’exercice de la consommation. Ainsi prolifèrent sous nos latitudes les journaux gratuits et les sites internet où chacun peut se procurer l’information non payante et les photographies libres de droit, les cartes d’achat permettant d’obtenir une réduction de prix dans les supermarchés, ou les téléphones portables ne coûtant plus rien sinon la signature d’un contrat d’abonnement aux services de l’opérateur intéressé. Ils constituent désormais notre univers où tout n’est plus en publicité que «prix sacrifiés», «actions du jour», «remises forfaitaires» ou «Matin bleu» et «20 minutes».

Le triomphe de ce leurre économique produit au moins deux conséquences. D’une part, celle-ci: le principe de gratuité fortifie nécessairement notre sentiment d’irresponsabilité vis-à-vis du décor qui nous environne, et vis-à-vis de la planète biologique. Quand l’illusion de ne rien devoir payer imprègne à ce point notre paysage mental, les formes naturelles de la vie se déprécient en effet logiquement dans notre esprit, jusqu’à valoir zéro. Plus rien n’a de prix, ni les montagnes, ni les océans, ni les papillons, ni les oiseaux. Et rien ne saurait nous coûter, à nous qui les dévastons, de les dévaster davantage.

Seconde conséquence: l’artifice de la gratuité parachève le délitement du lien social, et de l’attention à l’Autre qu’en d’autres temps nos aïeux portaient à celui-ci. Quand vous croyez ne plus rien devoir payer, vous ne savez plus comment donner. Ce geste en devient insensé. Comment voudriez-vous offrir un cadeau quand tout présente autour de vous l’aspect de la gratuité? Comment voudriez-vous accomplir une libéralité quand tout présente autour de vous l’aspect de la générosité? Et comment voudriez-vous faire preuve de bonté réelle quand tout présente autour de vous l’aspect de la fraternité? C’est ridicule. C’est absurde. Vous n’êtes plus l’inventeur ou le dépositaire de votre geste. Voilà pourquoi notre époque, qui fait de la gratuité son système d’artifice parmi les plus performants, détruit subrepticement les utopies vers lesquelles s’étire la gauche.

Les collectes orgasmiques du Téléthon francophone qui vient d’avoir lieu, ou de La Chaîne du bonheur, en sont le signe. Elles s’enclenchent chaque fois selon le seul déclic émotionnel des populations, qui laissent simultanément crever leurs chômeurs ou leurs clochards de misère affective à Zurich ou Lausanne. Jamais ne se sont autant confondus le spectacle de la gratuité comme artifice commercial, et la réalité de l’égocentrisme guerrier, de la violence agressive, de l’exclusion pratique et de la destruction. Joyeux Noël quand même!

Ecrivain et journaliste suisse. Article paru dans “L’événement syndical” du 13 décembre 2006

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