Sacrifié pour sauver Sa Majesté Roche


L’an dernier quelqu’un demanda à Sabine Gisiger ce qui l’avait poussée à tourner le film «Gambit». La réalisatrice helvétique venait de recevoir du Centre méditerranéen de la communication audiovisuelle le Prix «documentaire et reportage d’investigation» pour ce portrait de Jörg Sambeth, un chimiste que l’histoire retiendra probablement comme le bouc émissaire de la catastrophe de Seveso. Celle qui avait aussi été primée par la critique au Festival de Locarno pour la même œuvre eut cette réponse aussi brève que cinglante: «Parce que les coupables étaient Suisses.»

Suisse, Jörg Sambeth ne l’était pas justement. Le héros de «Gambit» naît en 1932 à Bad Mergentheim, bourgade baroque du sud de l’Allemagne. En 1960, un diplôme de docteur en chimie en poche, il part s’installer avec son épouse à Genève. «Beaucoup d’anciens nazis s’étaient recyclés dans la chimie allemande. Pas ma tasse de thé», déclare dans le film celui pour qui la Suisse était alors le pays de la probité et du linge blanc.

«Des gens peu évolués»

Engagé chez Givaudan, Sambeth grimpe très rapidement les échelons de cette filiale du groupe Hoffmann-La Roche qui compte elle-même plusieurs unités de production à l’étranger. Son épouse lui donne deux enfants et le couple ne tarde pas à se construire une maison dans la campagne genevoise.

Tout baigne jusqu’à ce voyage à Bâle au début des années septante. Jörg Sambeth a été promu directeur technique de Givaudan et Hoffmann-La Roche a rassemblé tous ses cadres supérieurs pour l’un de ces grands raouts dont la multinationale a le secret. Dans leur chambre perchée au sommet d’un cinq étoiles de la cité rhénane, Mme Sambeth pleure. Elle raconte à son époux qu’à table, tout à l’heure, le patron du groupe ne lui a pas adressé la parole.
«Elle avait deviné la façon de se comporter propre à l’entreprise. Je lui ai dit qu’il s’agissait en effet de gens peu évolués mais qu’elle devait me faire confiance. Je finirais par trouver ma place», se souvient Jörg Sambeth.

Conditions déplorables

L’intuition de Gabriela Sambeth est confirmée à Seveso quelques années plus tard. Le 10 juillet 1976, un nuage toxique s’échappe de l’usine Icmesa à Meda, près de Milan. Plusieurs villages dont celui de Seveso subissent une pluie acide, une pollution à la dioxine. Des enfants vont souffrir bientôt de brûlures aiguës de la peau, 77 000 animaux mourront ou devront être abattus d’urgence. Propriétaire d’Icmesa, Givaudan est concerné au premier chef.

De fait, le directeur technique de la maison genevoise arrive immédiatement sur les lieux. La fabrique Icmesa est une vieille connaissance de Jörg Sambeth. Lors d’une série de visites, l’Allemand s’était rendu compte de l’état pitoyable des installations et des conditions déplorables dans lesquelles travaillaient les ouvriers. Il avait établi un devis de restructuration à l’intention de Roche: 12 millions de francs. Mais ce prix de la sécurité avait été refusé par Bâle.

Juteux marché

Jörg Sambeth: «Icmesa fabriquait du trichlorophénol, une substance qui rapportait beaucoup d’argent à Hoffmann-La Roche. Le président m’avait répondu qu’il n’était pas question de mettre en péril le juteux marché italien. Au nom de mesures d’économie, on décidait de ne pas toucher au réacteur névralgique. C’est cela, le scandale Seveso».

En ce maudit juillet 1976, Sambeth a vite fait de constater l’étendue des dégâts. Il en informe aussitôt la direction de Bâle qui refuse de mettre les clignotants. «Le président disait qu’il n’y avait pas de danger et que l’on communiquerait en temps voulu. C’était comme ça, on ne discutait pas avec le Führer».

Quand, cinq jours plus tard, Hoffmann-La Roche convoque enfin un comité de crise, il est beaucoup trop tard. Des femmes doivent se résoudre à l’avortement préventif et la chloracné sévit sur de nombreux jeunes visages. Le drame marque à jamais le nom de Seveso mais Hoffmann-La Roche refusera toujours d’endosser une part de responsabilité. Il versera certes de confortables indemnités à l’Etat italien mais jamais son nom ne figurera au tableau de l’ignominie pénale.

Lors du procès, Jörg Sambeth, en revanche, écopera de 5 ans de prison, ramenés en appel à 18 mois avec sursis. «Sambeth a payé pour les autres dans une partie d’échecs où certaines pièces ont été sacrifiées pour sauver le roi et la reine», commente son avocat genevois Roger Dagon. Gabriela, l’amour d’enfance de Jörg Sambeth, ne s’en remettra jamais. En 1983, elle décédera d’un cancer.

Article paru dans la “La Liberté” du 23 février 2007

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