Crise alimentaire: l’incendiaire peut-il se transformer en pompier ?


L’Organisation mondiale du commerce (OMC) tiendra une mini-Conférence ministérielle dès le 21 juillet 2008 à Genève. Une réunion de la dernière chance pour donner un coup de fouet aux négociations du cycle de Doha, dans l’espoir de les faire aboutir à la fin de l’année. Pour motiver les troupes, le directeur général Pascal Lamy – relayé par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international – a récemment promu la conclusion rapide du round comme une solution à la crise alimentaire qui frappe les pays pauvres. Une libéralisation des échanges agricoles permettrait, selon lui, de stimuler la production dans les pays en développement, d’ajuster l’offre à la demande et de diminuer les prix.

La démarche est certes tactiquement habile, mais le fond du discours laisse songeur. Car les politiques de libéralisation forcées sont précisément l’une des causes de la crise alimentaire : elles ont pour une bonne part contribué à ruiner les agricultures vulnérables du Sud – africaines en particulier – en les soumettant à la concurrence déloyale des produits du Nord, subventionnés et écoulés à prix de dumping. En même temps, il est vrai que le commerce et l’OMC ont leur rôle à jouer parmi les différents outils politiques nécessaires à la résolution du problème.

L’incendiaire peut-il se transformer en pompier ?Tout va dépendre du contenu final de l’accord sur l’agriculture. L’enjeu est rien moins que le droit à l’alimentation pour tous. Ce qui est sûr, c’est que sa réalisation ne passe pas par la libéralisation des échanges. Même le ministre français du commerce Michel Barnier l’a reconnu : « La clé n’est pas d’abord d’exporter mais de produire. Si les échanges avaient supprimé la faim dans le monde, ça se saurait. »

La sécurité alimentaire suppose au contraire un virage radical de la politique agricole mondiale, loin des dérives de l’agrobusiness et des mégasubventions européennes et américaines distordant les échanges. Un changement de cap qui implique, entre autres, un fort soutien à la petite paysannerie, la revalorisation des marchés locaux, la promotion des savoir-faire des communautés rurales. Pour cela, la souveraineté alimentaire est capitale : les pays doivent pouvoir garder une marge de manœuvre suffisante pour définir des politiques adaptées à leurs besoins et permettre à leurs populations d’atteindre un plus grand degré d’autosuffisance alimentaire.

La bataille à l’OMC fait précisément rage sur les instruments revendiqués par un grand nombre de pays du Sud pour promouvoir, à moyen terme, la sécurité alimentaire, le développement rural et les revenus paysans. Ils demandent notamment deux choses. D’une part, la soustraction d’au moins 20% de leurs produits agricoles – dits « spéciaux » – à tout ou partie des réductions de droits de douane. D’autre part, la création d’un mécanisme de sauvegarde spéciale, par lequel ils pourront accroître leurs tarifs au-delà des plafonds autorisés par l’OMC, afin de protéger à court terme leurs marchés contre les augmentations subites et massives des importations agricoles ou des variations brutales de prix.

Pour l’heure, ces propositions des pays en développement peinent à passer la rampe. L’issue des débats est encore très incertaine. Elle l’est d’autant plus que le Congrès américain a voté en mai une augmentation des subventions agricoles, budgétées à 290 milliards de dollars (!) sur cinq ans. De quoi ajouter du plomb dans les ailes déjà bien lourdes du cycle de Doha.

 

 

*Responsable de politique de développement à Alliance Sud

Swissaid/ Action de Carême/ Pain pour le prochain/ Helvetas/ Caritas/ Eper

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