Un château d’eau de l’Europe convoité


C’est l’histoire d’une enquête tout sauf fluide sur un thème peu limpide: la propriété de l’eau en Suisse. 
PAR CHRISTIAN CAMPICHE
Château d’eau au cœur de l’Europe grâce à ses 10 000 sources répertoriées (6% des réserves d’eau fraîche du continent), la Suisse court-elle le risque de voir ce patrimoine inestimable lui filer entre les doigts?
Votre serviteur s’est d’abord plongé dans des articles et des ouvrages disséquant les méthodes des multinationales pour s’approprier l’or bleu. Il a appris comment Danone, Nestlé et Schweppes mettaient les nappes phréatiques françaises en bouteille. Il a remonté le courant des dépêches d’agence et repéré les incursions récentes de sociétés étrangères dans le sous-sol helvétique. Coca qui rachète Valser, Eden qui reprend Dorénaz. Il a retenu que le Rapport mondial sur la corruption recommandait l’établissement de la transparence et la participation comme principes directeurs dans toutes les facettes de la gouvernance de l’eau.
La Suisse, pensait-il, n’a pas l’air de se faire beaucoup de souci. Sinon pourquoi le sujet ne figure-t-il pas à l’ordre du jour des débats au parlement? En 2003 encore, des députés tiraient la sonnette d’alarme, s’inquiétant des pressions exercées à l’Organisation mondiale du commerce pour libéraliser en vrac le commerce des services. Le problème aurait-il trouvé une solution entretemps?
Nous avons donc appelé Christian Pauletto, négociateur au Secrétariat d’Etat à l’économie, qui nous a confirmé que la Suisse avait d’emblée exclu l’eau de la palette des services soumis à la négociation. Catégorique, il a ajouté: «La Suisse ne s’engagera jamais là-dessus.» Mais il n’en a pas moins admis que le pays avait une politique libérale en la matière. «L’eau est du ressort des communes qui ne partagent pas toutes la même sensibilité. Certaines sont attachées à leurs compétences, d’autres moins.» Je lui ai alors demandé s’il existait une carte des sources d’eau et de leurs propriétaires. «C’est une bonne question mais je n’ai pas la réponse», a avoué M. Pauletto, nous renvoyant aux administrations communales.
Par chance, après quelques tâtonnements, nous sommes tombé sur quelqu’un d’ouvert et de compétent, Henri Burnier, chef du service des eaux de Lausanne. Le spécialiste rappelle que tous les cantons, sauf le Valais (communes), sont propriétaires de leur eau, les communes étant responsables de la distribution, tâche qu’elles peuvent déléguer à une association de communes.
Ces dernières ont aussi la possibilité de céder des actions à une SA. C’est le cas à Zoug, par exemple. Dans la métropole vaudoise, qui recense 25 sources et dont 80% de la population boit l’eau du réseau, on n’en est pas là, et c’est tant mieux. «Les groupes privés vendent l’eau mille fois plus cher. Et puis, l’eau du robinet est souvent de meilleure qualité que certaines marques d’eau minérale.»
Quid des velléités de l’ogre français Veolia que l’on disait prêt à ramasser tout l’or bleu de Suisse? «Il y a trois quatre ans, j’avais très peur des privatisations. Aujourd’hui je suis serein», poursuit Henri Burnier. «L’eau est une chose très irrationnelle. Les gens éprouvent un attachement viscéral pour leur distributeur. Veolia a dû faire une croix sur ses ambitions helvétiques. En octobre 2007, la commune de Lausanne a fait la déclaration solennelle de garder l’eau en mains publiques. Les Genevois ont pris le même chemin. C’est la tendance, actuellement, qui se renforce avec l’opposition croissante à la libéralisation de l’électricité. La mondialisation déçoit beaucoup de monde.»
Voilà qui est plutôt rassurant. Mais cela n’éloigne pas tout danger du fameux château d’eau, loin de là. Le véritable enjeu, révèle notre interlocuteur, est l’électricité. Partenaire d’EOS et Atel, le loup français EDF n’est-il pas déjà dans la bergerie? «Ensemble, les distributeurs d’eau en Suisse offrent un peu plus d’un milliard de mètres cubes par an. En gros, c’est la capacité du lac de Bienne. Or, la somme des cubages de tous les lacs de barrage en Suisse est nettement supérieure. On peut imaginer que les ressources seront utilisées autrement que pour du turbinage pur. Berne ne saurait se désintéresser de la chose. Quand on la chance de posséder le château d’eau de l’Europe, la dernière chose à faire est de libéraliser l’électricité.»
La source, le barrage, au bout la privatisation… Le journaliste est tombé sur un communiqué de presse datant du 11 septembre 2006. Emanant de l’Etat du Valais, il révèle l’intérêt d’un groupe de promoteurs privés pour le projet de valorisation des eaux de turbinage des installations électriques. Tiens, tiens, à propos de loup: l’investissement a-t-il abouti? Après moult détours téléphoniques et contacts infructueux au sein de l’administration cantonale, c’est finalement Jean Pralong, directeur des Forces motrices valaisannes, qui nous livre la clé: «Je n’ai pas d’autres nouvelles que celles parues dans la presse. A ma connaissance, rien n’a été décidé.»
Transparence, vous disiez?
Article paru le 26 septembre 2008 dans la rubrique “Histoire vivante” de “La Liberté”

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One Response to “Un château d’eau de l’Europe convoité”

  1. Leconsul 27 septembre 2008 at 16:04 #

    Il existait déjà une étude française de 1890 pour alimenter Paris avec les eaux du Léman, sans aucune demande préalable à la Confédération! Rien de nouveau sous le soleil?

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