La libre entreprise a cinq cents ans. Faut-il trouver un nouveau paradigme à la civilisation occidentale?


 

 

Il y a cinq cents ans, l’Europe vivait l’essor de ses premières grandes entreprises capitalistes et de banques qui opéraient à l’échelle du continent. La renaissance a défini l’archétype de l’entrepreneur capitaliste. Les marchands – banquiers de cette époque ont forgé l’image de l’entrepreneur contemporain. Leurs entreprises et en particulier celles des Medicis et des Fugger, actives à l’échelle européenne et basées sur des monopoles, ont jeté les ponts vers les multinationales de notre siècle. (1)

Le paradigme du capitalisme était né. Seuls le socialisme et l’écologie sont venus le contester, sans formuler réellement un nouveau modèle pour notre civilisation. Le processus capitaliste avait réussi à intégrer dans la durée l’une et l’autre contestation

L’humanisme et la renaissance ont constitué aux 15 -16ème siècles une révolution culturelle, sociale, économique et scientifique, qui a fondé l’expansion européenne et notre vision de l’homme et du monde. L’essor des échanges commerciaux et la rapide monétarisation de l’économie avaient alors provoqué un retournement radical des valeurs : de « viator mundi » (pèlerin en ce monde), l’homme se mue en « faber mundi » (artisan du monde). Il se place au centre et s’investit d’une mission de maîtrise du monde et de la nature qui est à façonner selon sa volonté.

Une nouvelle aristocratie de l’argent soutenait l’essor matériel et culturel de la renaissance. Une première forte concentration de capitaux auprès de grands marchands-banquiers explique le phénomène. Les débuts du capitalisme et ses apogées ultérieures sont marqués par une telle aristocratie.

Avant la réforme, le prêt contre intérêt était interdit par l’église. Les notions de profit et de commerce, les opérations industrielles ou bancaires étaient jusque là méprisées par les élites et surtout par la noblesse. Après la réforme, le crédit et le commerce deviennent des valeurs fondamentales et motrices de l’activité sociale en Occident. Depuis, la recherche du profit et de l’enrichissement est un élément constitutif de notre civilisation. L’homme s’approprie en toute légitimité les ressources naturelles et « humaines » disponibles pour les exploiter en vue de l’enrichissement personnel et de la création de progrès matériels.

La révolution industrielle du 19ème siècle a produit des réactions contre ce modèle. Marxisme et socialisme, qui assignent à l’entreprise essentiellement une responsabilité sociale, sont intégrés par le modèle capitaliste en la forme de la social-démocratie. Au nom de la libre entreprise et des contraintes économiques, la responsabilité sociale est déléguée à l’état. Cette intégration et l’économie sociale de marché permettent de concurrencer et de vaincre le modèle socialiste au 20ème siècle.

L’écologie est née également au 19ème avec l’essor de la science industrielle. Mais en tant que contestation du modèle capitaliste, elle ne s’est formulée que dans les années 1960 – 70 ; pour se muer dans les années 1980 en mouvement politique structuré. Après la catastrophe de Chernobyl, l’écologie est devenue une valeur universelle au même titre que les droits de l’homme. Le souci écologique s’est imposé au discours politique. Mais en renonçant à l’exigence de la croissance zéro, l’écologie a intégré un élément clef du paradigme cristallisé à la renaissance. Elle aussi a été acculturée au modèle capitaliste.

Celui-ci a trouvé sa première apogée avec l’impérialisme financier au début du 20ème siècle. Alors, une poignée de puissances coloniales européennes contrôlaient 68 % de la superficie de et 60 % de la population mondiale. En 1914, ces puissances impérialistes maîtrisent, par leurs flottes et conglomérats nationaux ou coloniaux, 61 % d’un commerce mondial à régime de libre échange, mais unilatéral.

Après la 1ère guerre mondiale, les USA sont la première puissance et le modèle de civilisation. Le krach de Wall Street et la grande dépression discréditent son capitalisme ultralibéral. La crise des années 1930 a donné naissance à l’état social et aux réglementations financières, qui ont été abolies comme par hasard entre 1996 et 2000 ! La crise systémique actuelle impose à nouveau l’idée d’un état interventionniste, garant de la redistribution des revenus, afin d’assurer la paix sociale. Elle constitue un échec cuisant du capitalisme néolibéral de la globalisation et permet de rouvrir enfin le débat sur la recherche d’une « 3ème voie ».

Par la globalisation au pas de charge depuis la chute de l’URSS, le monde est redevenu le « village global » d’avant 1914. Il est marqué de rivalités et de déséquilibres semblables, mais la concentration, sous hégémonie américaine, concerne trois pôles et non plus deux. Le capitalisme est à sa deuxième apogée.

La fin du modèle socialiste l’a libéré d’une contrainte majeure. Le retour en force des thèses ultra-libérales s’est traduit par les accords de libre échange multilatéral de l’OMC en 1995. Mais aussi un net durcissement social et économique sous prétexte de concurrence globale.

La libre entreprise de la renaissance a passé par les conglomérats impérialistes et culminé dans nos multinationales. Jamais depuis les Medici ou les Fugger, dont les prêts finançaient les grandes cours d’Europe, le pouvoir des grandes entreprises et du capital financier n’a été aussi grand.

Les succès de la renaissance et de l’industrialisation ont définitivement subordonné les valeurs spirituelles aux valeurs matérielles. Peut-être à tort. Vu les tensions et ruptures propres aux apogées du paradigme capitaliste et des crises et convulsions qui les suivent, suffira-t-il de le recentrer ou de l’enrichir ? Ou faut-il définitivement trouver un autre paradigme à la civilisation occidentale ? Et si l’homme reprenait le bâton de pèlerin au nom de sa vraie nature ?

1) Atlas historique, Perrin, 2003

 

 

 

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