Il faut nationaliser l’UBS!


Le scandale UBS aura au moins le mérite de mettre à nu les contradictions de l’UDC et l’arrogance traditionnelle d’une banque qui cherche surtout, depuis la fusion de 1998, à constituer un véritable Etat dans l’Etat, persistant à nier qu’elle a eu besoin du premier sauvetage bancaire en Suisse depuis 1931. De plus, on a appris que les bonus versés pour 2008 s’élèveront probablement à 3,8 milliards de francs au lieu des 2,2 annoncés en tenant compte des bonus « différés ». Ces sommes sont versées avec la justification que les « meilleurs talents » doivent être retenus.

D’abord, on aurait aimé être mis au courant d’entrée de cause par l’UBS, la Finma et le Conseil fédéral de ces «détails». Ensuite, cette explication signifie essentiellement que l’UBS cède au chantage de ses conseillers en gestion de fortune qui menacent de quitter le bateau avec leurs clients s’ils n’obtiennent pas l’argent voulu – un chantage devenu monnaie courante dans la banque privée (gestion de fortune) depuis l’introduction des rémunérations « au bonus » dans les années 1990. Les deniers publics doivent-ils servir à entretenir ce genre de mentalité ? La banque est un métier de service (aussi de service public) et non pas de vente. Elle doit attirer des gens qui aiment servir et apprécient les relations humaines et non pas ceux qui aiment l’argent. Ces derniers sont à leur place dans des métiers de courtage surtout ou de vente pure.

Ensuite, les « meilleurs talents » se trouvent en général dans des entités spécialisés ou à la tête de leur propre entreprise, non pas dans les grandes structures lourdes , autoritaires et « universelles » telles que l’UBS. S’ils s’y trouvent, ils ne restent en général pas longtemps indépendamment de la rémunération. »

Les gouvernements américain et allemand, qui sont parmi les plus concernés par la crise financière et bancaire, ont fixé le plafond des rémunérations des dirigeants de banques qui recourent aux injections de capital par l’Etat à 500 000 dollars/euros par an (cela ne concerne pas les garanties et cautions). Des bonus annoncés ou versés malgré les pertes continues devront être supprimés, voire remboursés. Le cas de la Grande Bretagne est significatif – le gouvernement travailliste est en grande difficulté pour ne pas avoir imposé cette restriction au moins aux banques déjà nationalisées.

Un petit retour dans l’histoire récente permet de compléter le tableau peu réjouissant du « scandale UBS » qui ne commence pas seulement en 2007 ou 2008.

Qui se souvient de l’arrogance avec laquelle l’UBS avait annoncé, dans les années 1990, le quasi-abandon des activités de détail (petits épargnants et PME) en Suisse (« non-rentables ») pour devenir un « global player » et « leader » sur le marché mondial et surtout aux USA. Selon des témoignages récoltés au hasard, la même banque appellerait ses petits clients depuis l’été 2008, théoriquement pour « maintenir la confiance » – en réalité, semble-t-il, pour vendre des produits «innovateurs».

L’UBS était déjà à la source du scandale des fonds juifs en 1997. Ses mensonges systématiques ont alors porté un préjudice considérable à la réputation de la Suisse – sans parler des coûts occasionnés à la Confédération et du « stress national » que l’affaire avait causé. Il est vrai que sans le tir de barrage de l’UBS contre la vérité historique, la Suisse n’aurait pas connu la commission Bergier et son travail historique de mémoire.

L’UBS a fonctionné encore comme “chef de file” lors des délocalisations massives qui ont suivi l’octroi des cadeaux fiscaux importants sur le droit de timbre, obtenus justement par l’argument du maintien de l’emploi en Suisse.

Avec la crise financière qu’elle a largement contribuée à créer, l’UBS constitue aujourd’hui non seulement un risque cumulé trop important pour l’économie suisse, mais un préjudice majeur à la réputation d’honnêteté et de qualité de la Suisse, son premier atout économique.

C’est la première fois depuis les sauvetages du Comptoir d’Escompte de Genève en 1931 et de la Banque Populaire Suisse en 1932 que la Confédération a dû intervenir pour recapitaliser et sauver une banque. Ces deux banques avaient alors commis les mêmes excès de cumul de risques, en l’occurrence sur des crédits à très haut risque en Europe orientale. Après une première injection de capitaux dans le Comptoir, les autorités et banques commerciales avaient décidé de le laisser choir en raison de sa persistance dans l’octroi de tels crédits et de sa clientèle surtout étrangère. La BPS avait été sauvée avec une injection de capital de 120 millions de francs au vu de la structure de sa clientèle (constituée surtout de petits épargnants, dont beaucoup de femmes, et de PME) et du changement de sa politique d’affaires. (1)

Que l’UBS soit depuis 2007 un cas d’assainissement identique est d’autant plus surprenant que les autorités de surveillance disposent de nos jours de moyens sophistiqués pour exercer leurs responsabilités…

Que l’UBS soit de surcroît sujette à des poursuites pénales aux USA pour des activités criminelles multiples dépasse tout ce que la Suisse a connu. Les enquêtes pénales contre l’UBS et les accords hors justice qui ont valeur d’aveux – en particulier les 780 millions de dollars destinés à régler une affaire de fraud fiscale – sanctionnent des conseils mensongers, des manipulations de prix et l’assistance active à l’évasion fiscale ; des faits interdits par les accords signés ou qui constituent un délit pénal aussi en Suisse. Ces faits sont simplement honteux et constituent en soi un motif suffisant pour prendre des mesures radicales à l’égard de cette banque.

Il serait temps que l’on songe en Suisse aussi à une instruction pénale du « cas UBS ». On verrait volontiers une commission d’enquête parlementaire inviter les anciens et actuels dirigeants, ainsi que l’autorité de surveillance, à s’expliquer davantage. A défaut de décence et de responsabilité sociale, la justice obtiendrait au moins le remboursement des bonus 2002 – 2007 (plus intérêts ?) touchés par les anciens membres de la direction générale et du conseil d’administration ; conseil où l’on retrouve des « éminences » UDC et PRD, comme lors de la faillite de Swissair.

L’UDC a proposé la semaine passée que la confédération nomme un représentant au conseil de l’UBS. La manœuvre est tellement grosse qu’elle en devient risible. L’UDC cherche à maintenir son «idéologue» sur la scène politique, quitte à se mettre en parfaite contradiction avec sa doctrine et sa politique de démantèlement de l’Etat et des assurances sociales.

La solution consiste plutôt à nationaliser l’UBS au prix du marché et sans prime ! Cela coûterait environ 30 milliards de francs au lieu des 72 milliards consacrés au sauvetage de la banque en 2008 ! Des « cacahuètes » (pour reprendre le qualificatif de l’ancien dirigeant de l’UBS Robert Studer au sujet des fonds en déshérence) par rapport aux engagements déjà pris et surtout aux risques potentiels inhérents à la démarche actuelle en raison des perspectives économiques et du manque manifeste de fiabilité du bilan de l’UBS.

L’UBS serait ainsi transformée en « bad bank » en vu d’un démantèlement ordonné dans la durée. La banque d’investissement devrait être liquidée tout de suite et le marché américain abandonné. La perte causée par cette liquidation serait compensée par la vente d’autres actifs et activités. Il y fort à parier que d’autres banques suisses seraient intéressées à reprendre tout ou partie des activités de secteurs-clés pour l’économie : banque de détail, crédits hypothécaires et PME, voire la gestion de fortune. Il en irait probablement de même pour un grand nombre des employés concernés, généralement méritants et dont on imagine aisément le malaise ces temps-ci. Ils ne sont pas en cause. Le poisson pourrit d’abord par la tête.

Alternativement, on peut envisager de transformer l’UBS en « Coopérative de Banques Suisses» détenue surtout par les citoyens et PME suisses – voire les communes. Cette nouvelle « CBS » reprendrait les activités de détail, de crédits hypothécaires et aux PME ; éventuellement une partie de la gestion de fortune. Le retrait du marché américain et la liquidation immédiate de la banque d’investissement seraient d’autant plus indispensables. Les clients en gestion de fortune dont les actifs proviennent de l’évasion fiscale (fonds non-déclarés au fisc suisse ou au pays d’origine) seraient invités à aller voir ailleurs.

Que l’UBS soit nationalisée pour démantèlement ou transformation en coopérative ne réparera néanmoins qu’une partie des dégâts matériels et immatériels qu’elle a causés au pays. Afin de rétablir sa réputation et de préserver au mieux ses chances de prospérité autant que la cohésion sociale, la mise hors la loi de l’évasion fiscale aussi en Suisse s’impose également. C’est un délit pénal dans tous les autres pays civilisés du monde.

Tous nos partenaires (sauf le Lichtenstein) seraient reconnaissants et redevables à la Suisse de faire ce pas et de cesser sa concurrence parfaitement déloyale sur ce point. La Suisse a tout à gagner à s’aligner sur la législation des pays partenaires en la matière au lieu de se cacher derrière des arguments sophistes, qu’ils relèvent du secret bancaire et de la protection de la sphère privée ou de la « souveraineté fiscale ». Une Suisse offrant de l’entraide judiciaire aussi en cas d’évasion fiscale et non seulement de fraude serait un partenaire bien plus loyal et digne de respect.

L’image de la Suisse dans le monde s’en trouverait sensiblement revalorisée dans le court terme et le pays serait mieux armé sur le long-terme du fait d’un secteur financier libéré des soupçons d’être la «blanchisserie» de tout l’argent sale du monde.

De plus, la criminalisation de l’évasion fiscale serait un réel progrès vers plus de justice fiscale et sociale en Suisse; elle serait aussi une mesure concrète en faveur des plus déshérités de ce monde. Pourquoi se refuser ce pas de réel « développement durable » ?

Après réflexion, tout banquier honnête et certain de ses compétences, soucieux non seulement de la rentabilité mais aussi de la pérennité de son entreprise (voire du bien général), sera d’accord avec cette dernière proposition – ne serait-ce que par égoïsme bien compris.

1) J. Baumann: Bundesinterventionen in der Bankenkrise 1931 – 37, 2007, in : Revue Suisse d’Histoire, no. 3, 2008

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