«Des salariés pris en otages» *


«La folie spéculative et le despotisme manifestés par les milieux financiers exigent un sursaut démocratique dans l’organisation des entreprises.» Ce cri, c’est un ancien député socialiste au Grand Conseil fribougeois qui le pousse dans un essai publié à compte d’auteur1. De son propre aveu, Gérald Ayer y critique «sans ménagement» les dérives de la société occidentale.

Vous avez œuvré plus de 40 ans dans plusieurs domaines (santé, logement social, formation professionnelle, aménagement du territoire, développement), avec nombre de réalisations à votre actif, à Fribourg, en Suisse romande et à Madagascar. Ce livre-testament est-il l’aboutissement d’une longue réflexion?
Gérald Ayer: Mon essai est l’aboutissement d’un travail de recherche et de réflexion qui a duré cinq ans. Mais cet engagement dans la réflexion critique est beaucoup plus ancien. Il date de 1946, lors de mon premier séjour de six mois en France au sein du centre d’étude Economie et Humanisme, fondé quelques années plus tôt par Louis-Joseph Lebret, Père dominicain.
La crise actuelle, écrivez-vous, est beaucoup plus qu’une crise économique et financière, c’est une crise de civilisation…
Oui, la crise exige rigoureusement un changement de société. Des réformes sont indispensables. De plus en plus d’entreprises et de salariés ont été pris en otages, surtout via les fonds d’investissements qui ne pensent qu’à la création de valeur pour l’actionnaire. Et quand la bonne affaire se présente, on n’hésite pas à vendre ses actions, sans penser un instant à l’avenir et au sort des centaines de salariés engagés dans l’entreprise, qui peuvent être victimes d’une revente ou d’une délocalisation. Le cas de Saia-Burgess à Morat, vendu à un groupe chinois en 2005, est édifiant. ça ne peut plus durer.

Vous militez en faveur de la cogestion allemande, qui est pour vous «une forme supérieure de participation des salariés aux décisions». Ce modèle reste la référence en Europe?
Très certainement. Il faut saisir la crise actuelle pour avancer avec des positions novatrices. Il y a là pour les organisations syndicales et les forces politiques de progrès une formidable opportunité. Il faut mettre fin au pouvoir dominant du capital dans l’organisation et le fonctionnement de l’entreprise. Une réglementation et un contrôle de l’activité des milieux financiers aux niveaux national, européen et international sont souhaitables. Mais c’est se bercer d’illusions que de croire qu’à elles seules ces mesures permettront de juguler à l’avenir de nouvelles dérives spéculatives. C’est au cœur de l’entreprise qu’il faut mettre en place le seul garde-fou efficace, au sens propre du terme: à savoir une nouvelle répartition du pouvoir dans l’entreprise, qui fasse toute sa place aux représentants du travail.
Vous insistez aussi beaucoup, dans votre essai, sur la valorisation du tiers secteur…
L’économie de marché a permis de grandes avancées techniques, économiques et sociales. Mais elle a atteint ses limites. Elle s’est révélée incapable de mettre fin au scandale du chômage de masse et de la précarité. Il a fallu que l’Etat providence, avec son système de redistribution, multiplie les interventions. C’est le secteur privé sans but lucratif, le tiers secteur, formé par l’ensemble des coopératives et des associations, qui est désormais potentiellement le plus créateur d’emplois. Il recouvre les prestations de services personnels et collectifs dans l’éducation, la santé, les soins et les services sociaux. Les collectivités publiques doivent tout faire pour promouvoir son développement. Organisé sur une base régionale, il constitue un contrepoids nécessaire à une mondialisation aveugle. Il est à même d’agir avec souplesse et efficacité, ce qui n’est pas toujours le cas des organismes étatiques.
Comment faire évoluer les choses, le monde politique étant ce qu’il est…
S’agissant de l’introduction de la cogestion, rien ne se fera sans un mouvement social fort, au sein duquel les syndicats de travailleurs sont appelés à jouer un rôle déterminant. Idéalement, c’est au sein de l’Union européenne à l’initiative de la Confédération européenne des syndicats forte de ses 60 millions de membres regroupés dans ses organisations affiliées, que devrait s’engager une première bataille. I

1«Les barbares sont parmi nous – Idées-forces pour construire l’avenir», commande à l’adresse internet www.gayer@bluewin.ch. Le livre peut être téléchargé gratuitement en format pdf sur le site www. geraldayer.ch.

*Article paru dans “La Liberté” du 2 avril 2009

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