Novartis et Swissmedic montrés du doigt**


S’il existait un prix de la persévérance, c’est bien à Ben Heirs qu’il faudrait l’attribuer. Depuis bientôt dix ans, ce consultant américain en séjour en France, où il soigne une maladie du cœur, dénonce les effets secondaires du Miacalcic, un médicament contre les maladies osseuses qui figure parmi les produits les plus vendus par Novartis*.

L’adversité ne décourage pas ce septuagénaire au physique de basketteur. En Suisse, où il a résidé longtemps, ses plaintes ont été systématiquement rejetées ou classées. En 2004, le Tribunal civil de Bâle entre en matière, mais le contraint à mesurer ses propos. Plus question de dire que le comportement du fabricant est «contraire à l’éthique», «criminel», «mensonger» ou «illégal». Par contre la critique reste admise.

Couchepin interpellé

Ben Heirs ne se le fait pas dire deux fois. S’il lâche le morceau, ce n’est que pour mieux le reprendre. Après une première fin de non recevoir en 2004, il s’adresse à nouveau à Pascal Couchepin en août 2008. Cette fois pour signaler au chef du Département fédéral de l’intérieur la parution d’une étude du professeur américain Girish Shah. Ce chercheur de l’Ecole de pharmacie de l’Université de la Louisiane a mené pendant dix ans des recherches sur les effets de la calcitonine, une hormone synthétisée qui entre dans la composition du Miacalcic. Ses conclusions, jamais démenties à ce jour, sont catégoriques: la prise de ce médicament par des patients atteints du cancer de la prostate favorise l’accélération du développement de la maladie et l’apparition fatale de métastases.

Le 18 mars 2009, Pierre Bayenet, l’avocat genevois de Ben Heirs, insiste auprès du même Pascal Couchepin: «M. Heirs vous prie une nouvelle fois d’intervenir pour qu’il soit mis fin immédiatement à la prescription de calcitonine (donc de Miacalcic) aux hommes souffrant à la fois de la maladie de Paget (ndlr: ostéopathie localisée) et d’une tumeur cancéreuse à la prostate.»

Le ministre de l’Intérieur lui répond le 7 avril 2009: «Votre requête est prise très au sérieux et minutieusement étudiée à la lumière des connaissances scientifiques dont nous disposons. L’Institut suisse des produits thérapeutiques (Swissmedic) a été informé de la situation et chargé d’examiner soigneusement les faits mentionnés dans le dossier. Les données actuelles ne laissent entrevoir aucun élément qui justifierait du point de vue du système d’autorisation de remise des médicaments, que des mesures soient prises.»

Conflit d’intérêt

La mention de Swissmedic fait sortir Ben Heirs de ses gonds. Depuis une année, il critique le conflit d’intérêt résultant de la présence, au conseil de Swissmedic, du professeur Gerhard Schmid. Ce mentor de Daniel Vasella, le PDG de Novartis, a longtemps défendu les intérêts du groupe bâlois.
Le 20 avril, son avocat reprend la plume pour adresser cette missive à Pascal Couchepin: «Swissmedic n’a pas présenté une seule preuve scientifique qui pourrait tenter de réfuter ou même de discuter les travaux in vivo du professeur Shah. (…) Il y a deux autorités scientifiques pour ce qui concerne le Miacalcic: l’une est Swissmedic/Novartis, l’autre est le professeur Shah. Alors que l’une de ces autorités cache la vérité scientifique, l’autre la révèle.» Un nouveau délai est imparti au Département fédéral de l’intérieur, mais les positions ne bougent pas d’un millimètre.

Le 25 mai, Ben Heirs et son avocat se fendent d’un communiqué de presse auquel seul un journal gratuit donnera un semblant d’écho. «Nous appelons Swissmedic, sous la responsabilité de Monsieur Pascal Couchepin, à agir dans l’intérêt de la protection de la santé publique, et à émettre sans délai un avertissement public à l’attention des médecins et des patients, au sujet de l’effet secondaire dangereux du Miacalcic».

Motion sous la Coupole

Le 19 août 2009, le Conseil fédéral propose de rejeter une motion de Josef Zisyadis dans laquelle le député vaudois le charge de prendre «toutes les mesures utiles pour émettre un avertissement à l’attention du personnel médical et des patients, au sujet du risque d’accélération du cancer de la prostate induit par la prise du médicament Miacalcic».

Le professeur persiste

Extrait de l’argumentation du Conseil fédéral: «L’autorisation de mise sur le marché a été délivrée au Miacalcic après examen d’une imposante documentation clinique et préclinique. Les études précliniques réalisées sur l’animal n’avaient rien montré qui laisse supputer une incidence plus forte de tumeurs prostatiques.»

Le Conseil fédéral fait siennes les conclusions d’un document confidentiel de Novartis, daté de février 2009. Sans parvenir à modifier l’opinion du professeur Girish Shah, qui persiste et signe. Ben Heirs: «le Conseil fédéral tombe dans le panneau. Le problème, ce n’est pas que le Miacalcic provoque le cancer en soi. Le problème, tient au fait que le Miacalcic, s’il est administré à un patient qui a déjà le cancer de la prostate, peut conduire à une accélération de la maladie.» I

**Article paru dans “La Liberté” du 6 octobre 2009

* «La Liberté» des 4 octobre 2002, 9 octobre 2003, 15 novembre 2003 et 7 février 2004.

Dossier aux états-Unis

Le rapport du professeur Shah a-t-il été porté à la connaissance de l’autorité sanitaire américaine, la FDA? «J’ai envoyé le dossier à la secrétaire américaine à la Santé, Kathlin Sebelius. J’attends sa réponse», répond Ben Heirs. Parallèlement, celui qui se définit comme un «whistleblower» (lanceur d’alerte) a averti l’agence européenne des médicaments (EMEA) ainsi que l’agence britannique de régularisation des produits de la médecine et des soins de santé (MHBRA), toutes deux basées à Londres. «Si le professeur Shah dit vrai, et il n’y a pas de raison de douter du contraire, cela veut dire que des dizaines de milliers de patients atteints du cancer de la prostate ont eu leur vie abrégée pour avoir pris le Miacalcic. Il est temps que la vérité éclate», lance M. Heirs. ChC

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