L’Europe vaut mieux que jacasseries


Quand un manipulateur en rencontre un autre, ils se racontent des banalités. Illustration sur le plateau de la TSR.

PAR CHRISTIAN CAMPICHE

C’est à un débat complètement stérile qu’ont assisté les téléspectateurs mardi soir sur les ondes de la télévision romande dans le cadre de l’émission «Infrarouge». Face à face, deux orateurs censés polariser les opinions sur le thème de l’adhésion de la Suisse à l’Union européenne, Jacques Pilet et Christoph Blocher. Un journaliste et un politicien mais surtout deux communicateurs, pour ne pas dire deux manipulateurs maîtrisant sans scrupule les armes les plus éculées du marketing dans le seul but de tirer toute la couverture à eux. L’Europe, dans tout ça? Un prétexte, un alibi jetés en pâture aux joutes oratoires. La conviction européenne présumée de Jacques Pilet, on la connaît depuis 1991. Cette année-là naît le «Nouveau Quotidien», un journal façonné sur mesure pour la génération «bobo» (bourgeois-bohème) de l’époque.

La chute du Mur de Berlin change la donne pour une constellation de nations autrefois arrimées au bloc soviétique. Elles se bousculent pour faire partie de l’Union européenne, poussant la Suisse à un examen de conscience profond. Pilet y voit une aubaine et saute dans le train. Le «non» des Suisses à l’Espace économique européen ne le décourage pas, bien au contraire. Le «Nouveau Quotidien» sera le journal des proeuropéens, des soi-disant modernes contre les anciens. Mais le slogan reste creux et aucune dialectique très élaborée ne vient étoffer la déclaration d’intention. Au fil des années, l’idée s’essouffle, faute d’une véritable réflexion d’ordre philosophique autour de l’idée européenne.

De fait, l’Europe déçoit. Elle ne parvient pas à sortir de sa gangue mercantile. Grand marché aux antipodes de l’idéal culturel de ses pères spirituels, elle ne parvient même pas à désamorcer les conflits identitaires qui minent certains Etats à ses frontières. Les «bobos» se lassent, ils constatent que les prédictions catastrophistes pour la Suisse lancées par Jacques Pilet au lendemain du 6 décembre 1992 ne se sont pas réalisées. En 1998, le «Nouveau Quotidien» meurt, il est passé complètement à côté de son sujet. Depuis, après sa brouille avec l’éditeur Lamunière qui a perdu un saladier dans l’aventure, Pilet soigne ses blessures en rédigeant des chroniques dans «L’Hebdo».

Le credo antieuropéen présumé de Christoph Blocher, on le connaît aussi depuis une vingtaine d’années. L’homme d’affaires zurichois n’a toutefois jamais exprimé très clairement les arguments qui le rendent Bruxellophobe. Jouant sur les maladresses sémantiques et linguistiques, il reste toujours suffisamment vague pour ne pas apporter de l’eau au moulin de ses adversaires europhiles. «Pourquoi la Suisse ne doit pas adhérer à l’Europe? Mais parce que la Suisse est très bien hors de l’Europe!» L’évidence est simpliste mais elle fait mouche et le résultat est probant: son message passe au premier degré, touchant les électeurs qui n’aiment pas s’embarrasser de logiques redondantes.

Sur le plateau d’«Infrarouge», Jacques Pilet et Christoph Blocher faisaient finalement peine à voir. «On les as sortis du placard», résumait à sa manière le caricaturiste Mix & Remix. Etait-ce cela le but visé par les producteurs? Sur le blog de la TSR, les réactions ne se sont pas fait attendre. Elles s’en prennent quasiment toutes à un Jacques Pilet jugé fat et arrogant. L’animatrice, Esther Mamarbachi, en prend aussi pour son grade. On l’accuse de complaisance à l’égard de son confrère Pilet. Dommage pour le fond du débat.

L’Europe en crise méritait mieux que des jacasseries inconsistantes. Pourquoi ne pas avoir élevé le niveau en invitant un historien et un philosophe? L’audimat est-il vraiment inconciliable avec la qualité de l’information?

Article paru dans “La Liberté” du 10 juin 2010

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