Conseil fédéral: la médaille miraculeuse


Il aura suffi de connaître la tumultueuse répartition des départements, pour que la succession 2010 au Conseil fédéral sorte de la comédie du consensus et retrouve la crudité des antagonismes gauche-droite.

PAR PIERRE KOLB

Que le Conseil fédéral impose à une non-juriste – pour la première fois, semble-t-il , dans l’histoire de l’institution – de diriger Justice et Police, en dit long sur la mauvaise foi qui a présidé au coup de force de ce lundi 27 septembre 2010. Il fallait entendre ensuite Fulvio Pelli tenter de justifier l’injustifiable en avançant que Johann Schneider-Ammann se devait en compétences de reprendre l’Economie, pour ensuite en induire que Justice et Police allait beaucoup mieux à Simonetta Sommaruga…   Et c’est le même président du PLR qui menace de plainte pénale le président des socialistes. Coïncidence, il y a juste deux jours Laurent Fabius, réagissant à une déclaration de Sarkozy qui affirmait garantir les retraites avec sa réforme, qualifiait ces propos de “mensonge absolu, un des innombrables mensonges de l’intéressé “. En proportion des psychodrames fédéraux, Sarko ne devrait-il pas provoquer Fabius en duel ?

Va pour les anecdotes, au rang desquelles on rangera encore le fait qu’au lendemain d’une élection qui donne une majorité féminine au Conseil fédéral, et ce au plaisir probablement du plus grand nombre, ce sont deux de ces femmes, Doris Leuthard et Eveline Widmer-Schlumpf, qui sont au cœur des intrigues ayant relégué une autre femme, Simonetta Sommaruga, dans un département marginal. Le seul à tout le moins qui, sur le plan des compétences et des orientations politiques, n’aurait pas dû lui échoir. Anecdote, donc, le fait que les deux soient actrices de premier plan de ce coup fourré. Que Johann Schneider-Ammann, pour citer l’un des grands bénéficiaires de l’opération, n’en soit tout simplement pas l’acteur le plus visible ne lui confère pas un certificat de vertu. Car l’affaire fait un peu trop bien son affaire, et celle de ses amis du patronat suisse, qui sont les plus vraisemblables commanditaires de cette nauséeuse opération.

Une femme du patronat

Il aura tout de même fallu que ces tireurs de ficelle puissent compter, pour arriver à leurs fins, sur Doris Leuthard. Ce n’était pas difficile puisqu’elle-même a toujours pu compter sur eux. Son allégeance au patronat a été le moteur de son ascension fulgurante. Elle avait été catapultée à la tête d’un PDC en plein naufrage de ce parti, dont la perte d’un de ses deux fauteuils au profit de Christoph Blocher, en 2003, avait sonné comme l’amorce d’une décrépitude plus grave encore. Elle-même, conseillère nationale, était ouvertement un relais d’ “economiesuisse ” et un acteur du lobby nucléaire aux Chambres lorsqu’elle s’installa aux commandes de sa formation politique en 2004. Brillante sur le plan médiatique, elle se présenta, forte de ses commanditaires, en sauveuse. Une véritable médaille miraculeuse, ce qui ne devait pas étonner au parti des bénis-oui-oui; mais la ferveur médiatique dénuée d’esprit critique qui l’a portée dès ce moment dans le microcosme fédéral est moins explicable, sauf comme une illustration de cette dépendance aux spécialistes de la communication qui caractérise de plus en plus le monde de l’information.

C’est ainsi que son élection au Conseil fédéral s’est faite au mépris de toute la tradition de sélection interne des partis politiques, et les rares voix qui n’ont pas chanté avec le chœur ont été étouffées par des médias subjugués. Cet envoûtement n’a pas cessé depuis, toute apparition de Doris étant traitée, effectivement, comme une apparition.   Son année de présidence lui a donné encore plus d’occasions de se mettre en scène. Et en bénéficiant toujours de la même complaisance. Tout récemment n’a-t-on pas vu, en plein téléjournal, le badin Darius lui tourner un compliment sur son charme. On se serait cru à une réception de la baronne de Rothschild.

Conseil fédéral, champ de bataille

Puis on arrive à ce lundi de remaniement ministériel qui découvre le revers de la médaille. On n’est plus dans le miraculeux, mais dans un BlitzKrieg, de ces moments où les tueurs occupent l’arène politique. C’est là que Doris Leuthard a déployé ses talents, abusant sans scrupule de sa situation de présidente pour un résultat qui arrange ses ambitions avant tout, sans négliger de faire passer devant tout le reste les intérêts de l’économie; tout particulièrement ceux du lobby nucléaire. Il peut maintenant compter sur deux personnes aus endroits stratégiques du pouvoir.

On nous dira que l’on passe sous silence le rôle d’Eveline Widmer-Schlumpf, qui a su manœuvrer elle aussi et rafler le département des finances, ce qui a été décisif dans la relégation de Simonetta Sommaruga. C’est vrai. EWS est un cas, nous en avions eu l’impression bien avant son élection sous la Coupole, lors d’une opération politique trouble à la Conférence intercantonale des finances, qu’elle présidait. Un cas énigmatique, et tout le monde s’interroge aujourd’hui sur son attitude. Mais qu’aurait-elle pu obtenir sans l’agrément actif de Doris Leuthard? Il y a une comparse et il y a le chef d’orchestre.

Enjeux

Moritz Leuenberger, faisant ses adieux à l’Assemblée fédérale, a relevé qu’aucune centrale nucléaire n’avait été projetée durant tout son mandat. Il situait manifestement l’enjeu d’une accession de Doris Leuthard à son poste. Notons que les risques ne le limitent pas au domaine énergétique. On pouvait espérer que la Bernoise Simonetta Sommaruga aie une vision du développement des transports moins déséquilibrée que la préférence zuricoise qui a eu cours ces dernières années. Avec Doris Leuthard, susceptible de privatiser à hue et à dia, des blocages prévisibles des investissements publics desserviront forcément ceux qui ont dû attendre.

Ces craintes sont d’autant plus compréhensibles que l’on a vu l’Argovienne, au département qu’elle abandonne aujourd’hui, laisser traîner des problèmes de discriminations à l’encontre des Romands. C’est l’affaire des masters en soins infirmiers, où son administration s’est mis en tête d’imposer à la Suisse romande le modèle alémanique de formation. De même, mais avec des arguments contraires, la formation romande des photographes devrait disparaître au profit d’une généralisation du modèle alémanique. Choses symptomatiques d’une insuffisance culturelle, ou d’une incapacité de sortir du quantitatif et de la loi du plus fort, ou les deux? Difficile à dire en l’état, mais une certitude subsiste : Doris Leuthard n’est, de ce côté de la Sarine, pas rassurante.

Certains, dont l’hebdomadaire “Domaine public”, voudraient relativiser le coup de force effectué ce fameux lundi, notamment en valorisant le Département de Justice et Police. Et de rappeler que Kurt Furgler en était le chef les longues années où il fut l’homme fort du Conseil fédéral. Mais les choses ne sont pas comparables. Kurt Furgler a présidé aux décennies d’expansion du pouvoir du Conseil fédéral, en faisant surchauffer la machine à légiférer. Cette phase historique est achevée, avec succès lorsqu’on voit les cantons sombrer dans la trappe du fédéralisme coopératif. Les dossiers sensibles de Justice et Police sont aujourd’hui ceux de l’immigration, et la politique du Conseil fédéral y est exactement contraire aux thèses socialistes. C’est bien lui tendre un méchant piège que de “confier” ce portefeuille à une personnalité socialiste.

Bien sûr qu’à parler piège, les socialistes s’en sont tendu un au fil des ans, en privilégiant, au niveau du Conseil fédéral, le travail effectué dans les départements plutôt que l’action au sein du collège, dont les effets sont plus subtils. Leur statut de minoritaires l’explique. Le coup fourré de la répartition des départements serait-il en ca cas une manière de leur dire ” Soyez plus collégiaux “? Il en irait de la plus haute hypocrisie. Car ces dernières années, Christoph Blocher et Hans-Rudolf Merz se sont distingués en malmenant la collégialité.   A examiner l’affaire sous cet angle, l’OPA inamicale de la droite   sur les grands départements est une manière pour la droite de dire à la gauche: “La collégialité, c’est nous!”

En l’état, le Conseil fédéral, ce n’est pas l’état de grâce.

Article paru dans www.courant-d-idees.com

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