Moscou met les gaz et double Bruxelles


PAR CHRISTIAN CAMPICHE

Le projet avait de quoi séduire. En 2004, Bruxelles, encouragé par Washington, lançait l’idée d’un gazoduc évitant la Russie et contournant l’Ukraine à travers la Turquie.

On est alors en pleine guerre du gaz entre l’Ukraine et la Russie. Kiev flirte avec l’Occident et, pour punir son voisin récalcitrant, Moscou coupe le robinet au cœur de l’hiver, provoquant la panique dans plusieurs pays d’Europe orientale touchés par le froid.

La Russie occupant la place de premier fournisseur de gaz de l’Europe avec un total qui représente le quart de ses besoins, l’objectif de Bruxelles est de réduire cette dépendance. D’autant qu’au nord, la Russie et l’Allemagne construisent ensemble le gazoduc Nord Stream, un projet presque achevé aujourd’hui.

Le projet de Bruxelles prend le nom lyrique de Nabucco, un pipeline de 3300 kilomètres censé acheminer à partir de 2014 jusqu’à 30 milliards de mètres cubes de gaz par an entre la frontière turco-irano-azerbaïdjanaise et l’Autriche. Mais il provoque le rugissement rauque de la Russie, dont l’essentiel des devises provient des exportations d’hydrocarbures.

Siège à Zoug

En 2007, c’est au tour de Moscou de se lancer dans la course aux gazoducs sur le versant sud-oriental de l’Europe. Le projet est baptisé South Stream et la société qui le gère est installée… à Zoug. Ironie du sort, la Suisse est une plaque tournante mais elle dépend moins du gaz russe que l’Allemagne, par exemple. «Notre attention se porte plutôt sur les ports méthaniers de Venise et Gênes», confirme René Bautz, directeur général de Gaznat.

Avec South Stream, Moscou compte clairement damer le pion à Nabucco. Le projet évite à son tour l’Ukraine et pour cela il est prévu d’acheminer chaque année en Europe 47 milliards de mètres cubes de gaz russe et d’Asie centrale, via la mer Noire et la Serbie. Le mastodonte russe des hydrocarbures Gazprom s’allie d’emblée avec la régie pétrolière italienne ENI et part en campagne. Les résultats ne se font pas attendre.

Trois ans après, force est de constater que le projet russe a pris le pas sur son concurrent européen. Décisive a été l’année 2010, marquée par une succession d’événements politiques favorables à Moscou. Certes à Budapest, les électeurs ont écarté du pouvoir le socialiste Gyurcsany qui avait milité en faveur de South Stream. Mais en Ukraine, le climat s’est nettement adouci. Viktor Ianoukovitch, le nouveau maître de Kiev, et Vladimir Poutine filent le parfait amour. Le différend gazier n’est plus qu’un mauvais souvenir après que l’Ukraine a obtenu une réduction de 30% du prix du gaz russe en échange du stationnement des troupes russes sur la base de Sébastopol en Crimée.

Il est jusqu’à la farouche Pologne pour avoir viré sa cuti. Foncièrement pro-Nabucco au départ, Varsovie semble vouloir entamer une nouvelle ère de rapports avec son voisin russe. La raison essentielle tient à l’arrivée au pouvoir de Bronislaw Komorowski après le décès tragique du président Lech Kaczynski.

Parallèlement, Nabucco a subi de sérieuses déconvenues sur le terrain du fait de la fermeture successive de plusieurs couloirs d’approvisionnement. En raison des tensions entre les Etats-Unis et Téhéran, Bruxelles a dû d’abord tracer un trait sur l’option iranienne. Puis les Européens ont dû abandonner la piste turkmène après avoir constaté qu’elle menait vers l’ENI, Gazprom et… la Chine. Enfin l’Azerbaïdjan, soudainement gâté par Moscou, fait monter les enchères.

L’espoir kurde

Tant et si bien que le dernier espoir de Bruxelles se situe au… Kurdistan. En août dernier, le conglomérat allemand RWE, investisseur de la première heure dans le gazoduc européen, a conclu un accord pétrolier avec le Kurdistan irakien, aussitôt dénoncé par Bagdad. Bruxelles fait pression sur l’Irak pour qu’il ne s’oppose pas à l’exportation de gaz kurde.

Si Nabucco n’est pas encore définitivement hors course, ses chances paraissent néanmoins sérieusement compromises. Citée sur le portail enerzine.com, Zeyno Baran, chercheuse au Hudson Institute, envisage le pire: «Le duel entre les projets South Stream et Nabucco ne pourra aboutir qu’à la mort de l’un des deux.»

Une partie de dominos homérique

Moscou est en train de l’emporter sur Bruxelles au terme d’une partie de dominos homérique. Les Etats européens tombent les uns après les autres dans la toile machiavélique tissée par le géant russe des hydrocarbures Gazprom.

Italie L’Italie est la patrie de Verdi mais elle n’a jamais cru en Nabucco. Berlusconi fait tout pour contenter son ami Poutine. En 2007, la société nationale italienne des pétroles ENI et Gazprom scellent un pacte de coopération. ENI devient le premier partenaire des Russes dans South Stream.

Hongrie La Hongrie, qui importe l’essentiel de son gaz de Russie, milite dès la première heure en faveur de Nabucco. Avec la Roumanie, elle a beaucoup souffert des frimas lors de l’affaire ukrainienne et ne veut plus dépendre d’une seule source d’approvisionnement. Mais en 2006, l’ex-premier ministre socialiste Ferenc Gyurcsany fait volte-face et signe un accord avec Gazprom. Profitant d’un rapprochement entre l’Autriche et Gazprom, la Hongrie monte à son tour dans le train South Stream qui devrait aussi traverser son territoire. Désormais elle joue sur les deux tableaux.

Allemagne Grâce à l’ancien chancelier Gerhard Schroeder, l’Allemagne est le cheval de Troie de la Russie en Europe. Schroeder est devenu salarié de Gazprom qui construit Nord Stream. Ce gazoduc prend bien soin d’éviter la Pologne à travers la mer Baltique. Au sud, c’est aussi une société allemande, Wintershall, filiale du géant de la chimie BASF, qui s’apprêterait à rejoindre le convoi South Stream. Du côté de Berlin, il ne reste désormais à Nabucco qu’un seul espoir, c’est le conglomérat RWE, partenaire de la première heure et investisseur en Irak.

France Au début favorable à Nabucco, Paris s’est heurté à la résistance d’Ankara qui n’a pas digéré le vote de l’Assemblée nationale française, reconnaissant le génocide arménien. La Turquie étant une voie de passage incontournable, Gaz de France a fait marche arrière, s’arrimant du coup à South Stream. Aujourd’hui il est suivi par son compatriote EDF qui a pris une participation de 10% dans le projet russe, devenant le deuxième partenaire direct, aux côtés d’ENI.

Balkans Associées au projet Nabucco, la Roumanie et la Bulgarie ont suivi l’exemple de la Hongrie et rejoint South Stream. Parallèlement, Bucarest développe son propre concept, baptisé White Stream, partant de la région Caspienne et bifurquant depuis le territoire roumain vers la Crimée. Traditionnellement alliée à la Russie, la Serbie, quant à elle, attend son heure. Dans le projet South Stream, Belgrade aura un rôle pivot.

Article paru dans “La Liberté” du 30 novembre 2010

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  1. Photos de russie - 9 décembre 2010

    Photos de Russie – Moscou…

    J’ai trouvé votre site sympa et me suis permis de faire un trackback vers le mien ;)…

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