Huis-clos chez LʼOréal


PAR MARC SCHINDLER

Quel beau coup de théâtre ! Après trois ans de bataille judiciaire et médiatique, la milliardaire Liliane Bettencourt, 88 ans, et sa fille Françoise Bettencourt-Meyers se sont réconciliées. Elles renoncent à leurs plaintes et mettent “un terme aux conflits qui ont perturbé leur vie familiale ainsi qu’aux procédures qui avaient été engagées”, selon le communiqué préparé par leurs avocats.

Si vous nʼavez pas suivi le feuilleton de lʼaffaire Bettencourt, qui avait fait la Une des médias français pendant des mois, vous êtes pardonnés. Une sombre affaire de famille oppose Françoise, la fille, à sa mère, Liliane, à propos de lʼinfluence jouée par le confident de la vieille dame, le photographe Banier, qui aurait obtenu un milliard dʼeuros de dons.

Citation pour abus de faiblesse, demande de mise sous tutelle, poursuites contre le gestionnaire de la vieille dame – toute lʼartillerie de la justice a été déployée. Un feuilleton émaillé de rebondissements : un maître dʼhôtel qui enregistre clandestinement chez sa patronne, des enregistrements qui sont publiés par les médias, des domestiques qui racontent que des hommes politiques, invités chez les Bettencourt, touchaient des enveloppes à la fin du repas !

Lʼaffaire de famille devient une affaire dʼEtat quand le ministre Eric Woerth, également trésorier du parti du président Sarkozy, est impliqué parce que sa femme sʼoccupe de la gestion de la fortune de la milliardaire. Mais, affaire dʼEtat surtout, parce que Liliane Bettencourt, une des premières fortunes de France, est lʼactionnaire majoritaire de LʼOréal et la première actionnaire de Nestlé. Bref, une affaire aux ramifications économiques, financières et judiciaires dont les Français raffolent. Elle était devenue, pour le site Médiapart, créé par un ancien directeur de la rédaction du Monde, “un révélateur national, en mettant à nu des réalités qui dévoilent les impostures et les mensonges d’un tout petit monde oligarchique qui, par la faveur du pouvoir dont il abuse, s’approprie la richesse nationale à l’insu de ce plus grand nombre qui se nomme le peuple”.

Le véritable enjeu

Lʼaffaire Bettencourt, on nʼen parlait plus plus depuis quelque temps. Dans les médias, un scandale en chasse vite un autre. Le communiqué qui met fin au combat judiciaire est un chef-dʼoeuvre de langue de bois. Chaque mot a été pesé pour convaincre les médias et le public que, entre la mère et sa fille, cʼest “Embrassons-nous Folleville”. Liliane Bettencourt : “La décision que Françoise et moi avons prise est pour moi source d’espérance. Elle correspond à mon souhait de voir la famille réunie. Nous allons ensemble pouvoir aller de l’avant. Pour notre bien commun, et pour L’Oréal qui fait tant partie de ma vie.”. Touchant, nʼest-ce pas ? Ce communiqué est aussi un magnifique rideau de fumée concocté par des orfèvres de la communication. Le communiqué précise : “Les dispositions de l’accord sont personnelles et confidentielles.”

Ce qui est vraiment en jeu, ce nʼest pas lʼentente retrouvée chez les Bettencourt. Cʼest lʼavenir de LʼOréal, la première multinationale de la cosmétique : 17,5 milliards de chiffre dʼaffaires, 1.8 milliard de bénéfice, 65000 employés dans 130 pays. LʼOréal, cʼest le joyau de lʼindustrie française. Une affaire familiale, dont le capital est verrouillé par la holding Thétys: Françoise Bettencourt, la fille, détient avec ses petits-fils, 30% du capital,  qui lui ont été donnés par sa mère, Liliane. Mais elle ne peut pas vendre ses actions, selon lʼacte de donation de sa mère, qui en conserve lʼusufruit et les 300 millions de dividendes annuels.

Pour bien comprendre les enjeux, il faut rappeler que LʼOréal est lié depuis des années à Nestlé par un pacte dʼactionnaires : le groupe suisse possède près de 30% du capital de LʼOréal et Liliane Bettencourt est lʼactionnaire principale de Nestlé, dont elle détient 4%.

Selon ce pacte, Nestlé ne peut pas prendre le contrôle de LʼOréal du vivant de Liliane Bettencourt et même six mois après sa mort.

La victoire de la fille

Derrière lʼincroyable déballage familial et le scandale politico-financier, le véritable enjeu, cʼest le contrôle du paquet dʼactions de LʼOréal détenu par Liliane Bettencourt. Sa fille Françoise demandait sa mise sous tutelle. Cela aurait remis en cause le montage juridique qui protège LʼOréal. Cʼest en tous cas ce quʼexpliquait, lʼété dernier, son gestionnaire Patrice de Maistre. Selon lui, Françoise Bettencourt était le cheval de Troie de lʼopération. Son mari, Jean-Pierre Meyers siège dʼailleurs aux deux conseils dʼadministration, de LʼOréal et de Nestlé.

Le communiqué de paix familiale affirme que LʼOréal pourra poursuivre “sa merveilleuse épopée”. Cʼest le clan de la fille qui a gagné : le photographe Banier a retiré ses plaintes, le gestionnaire de fortune de Maystre est écarté. Ils “disparaissent de lʼentourage”, selon la formule de lʼun des avocats de Françoise Bettencourt, dont le mari devient directeur général de la holding familiale où siègeront aussi ses deux fils. Bien sûr, Liliane Bettencourt reste présidente. Mais, comme le dit candidement un autre avocat de sa fille: “L’idée est que Liliane Bettencourt monte sur son Aventin et que la gestion soit assurée par Jean-Pierre Meyers et sa famille”.

Tout est bien qui finit bien : un bon compromis vaut toujours mieux quʼun mauvais procès.

Mais, où en sont les enquêtes qui visent lʼancien ministre Woerth pour éventuel trafic dʼinfluence, les soupçons de financements illicites dʼhommes politiques, ou les fraudes fiscales de Liliane Bettencourt, qui avait des comptes cachés en Suisse ? On serait prêt à parier que les procureurs et les juges dʼinstruction ne vont pas faire preuve dʼun zèle excessif.

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