Prison, froid et abandon pour les immigrés à la frontière gréco-turque


PAR PATRICK WIELAND

Il neige à Soufli, à la frontière entre la Grèce et la Turquie. Ce matin, il faisait moins 8. Des centaines d’immigrés tentent de traverser le fleuve Evros qui fait la frontière.

Ils viennent d’Iraq, d’Afghanistan, de Somalie, du Congo, d’Erithrée, du Maroc, d’Algérie, de Tunisie. Ils sont glaçés et doivent attendre dehors pendant que la police grecque les compte et leur demande d’enlever leurs lacets et de laisser leurs sacs avec leurs quelques effets dans une benne. Il y a aussi des femmes enceintes qui sont tombées à l’eau de nuit dans le fleuve et claquent des dents dans leurs habits trempés (dix heures après).

Ensuite ces gens sont parqués entre quelques jours et jusqu’à six mois dans des prisons surpeuplées. Il y a 4 postes de police et un centre de détention dans le nord, à Filakio.

Ils n’ont pas tous cette chance, deux sont morts dans l’eau hier soir. Le moufti local les a enterrés dans un lopin de terre qui sert de cimetière sauvage. Une plaque rouillée et clouée contre un arbre indique le lieu de sépulture.

J’ai passé un moment dans une cellule du poste de police de Soufli et visité aussi tous les autres: à Soufli il y a 148 personnes dans une cellule conçue pour 40. Ils ne peuvent pas se coucher, les toilettes (je dis toilettes mais ça ne s’appelle pas comme ça) débordent, la douche est bouchée et l’eau chaude inexistante. Ces gens deviennent zinzins, y’a de quoi, et il y même quelques enfants. L’odeur prend à la gorge et la merde et la pisse coulent dans la cellule. La situation est la même dans toutes les prisons le long de la frontière.

Ces hommes et ces femmes ne reçoivent pas d’informations sur leur détention ou ce qui les attend une fois dehors. Ils sont traités comme les pires criminels alors qu’ils ont seulement franchi une frontière, certes sans papiers en règle. La belle affaire, est-ce le “prix” à payer?

Je pense qu’en Europe même les rats ou les poulets en batterie ne sont pas gardés dans de telles conditions. Ça s’appelle de la torture, ce qui se passe à l’extrême est de l’Europe. Comme ça nous pouvons dire que nous avons un Guantanamito en Europe, chez nous.

Cela passe presque inaperçu dans les informations du 20 heures. De temps à autre un mot entre quatre voitures en feu dans les banlieues, les petites phrases des politiques pour se tirer dans les jambes et la victoire (ou la défaite) de l’équipe nationale de football.

Alors dans ce bordel inhumain de la Thrace (Alexandre le Grand où es-tu?), MSF essaie de faire quelque chose d’utile. Pas facile. Les médecins font des consultations et, quand c’est nécessaire, transfèrent les malades à l’hôpital d’Alexandropouli,à 70 kilomètres.

Les patients doivent être escortés par la police. Cela pose des problèmes logisitiques aux gardes frontières grecs. Parfois ils n’ont pas d’essence pour leurs propres véhicules.

Sinon MSF distribue des sacs de couchage à tous les immigrés, des brosses à dent, du dentifrice, des serviettes hygiéniques et du savon (à l’huile d’olive). Le gouvernement local grec distribue de la nourriture tous les jours.

Il va falloir que l’on distribue rapidement des chaussettes en laine et des gants, peut être aussi des bonnets. Les quelques Africains sub-sahariens sont hébétés, transis de froid et perdus. Ils ne répondent même plus quand je leur parle. Une Somalienne me dit être enceinte, en claquant des dents. On lui donne une couverture hypothermique pour la réchauffer. Son amie l’enroule. Elles veulent aller en Suisse où elles ont de la famille, me disent-elles!

Certains sont pieds nus et moi je crève de froid dans mes chaussures “Special Grand Nord Canadien”, dans la soupe de neige fondue et de boue.

Voilà un p’tit coin d’Europe où nous ne pouvons pas être très fiers de ce que nous y faisons. L’unique réponse pour l’instant c’est la répression. Cela coûte des milliards et ça ne sert à rien. Il faut trouver autre chose. Les élus sont élus pour ça: trouver des solutions aux problèmes de cette nature.

On va commencer à mettre la pression sur les autorités politiques, en Grèce et l’Union Européenne, à Bruxelles. Ça ne peut plus durer. Et la dignité, bordel?

L’auteur travaille pour Médecins sans frontières (MSF)

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