La droite romande rêve d’avoir un journal


PAR CHRISTIAN CAMPICHE

Un journal d’opinion calqué sur le modèle de la «Weltwoche» zurichoise verra-t-il le jour prochainement en Suisse romande? Des indices sérieux permettent de penser que les circonstances n’ont jamais été aussi favorables à la création d’un magazine politique orienté à droite, à moins de dix mois des prochaines élections fédérales.

L’idée d’un journal susceptible de concurrencer l’offre médiatique monocorde du monopole Edipresse, aujourd’hui aux mains de Tamedia, revient régulièrement sur le tapis depuis 2002. Cette année-là, l’UDC avait réussi un joli coup à Zurich. Un groupe de personnalités évoluant dans son giron sauvait de la faillite la maison Jean-Frey, l’éditeur de la «Weltwoche», jusque-là marquée au centre-gauche.

Moins d’Etat et d’impôts

Dans cette cordée se retrouvaient le banquier genevois Pierre Mirabeau, le financier europhobe Tito Tettamanti, le conseiller national UDC Hans Kaufmann (ZH) et le radical saint-gallois Peter Weigelt. L’opération était pilotée par la banque Swissfirst dont le directeur de l’époque, Thomas Matter, est le fils d’un ancien membre du conseil d’administration d’EMS-Chemie, la société aux mains de la famille Blocher.

En 2006, Jean-Frey vendait la majorité de la «Weltwoche» à son actuel rédacteur en chef, Roger Köppel. Un journaliste qui n’a jamais fait mystère de ses orientations politiques. Son programme: moins d’Etat, moins d’impôts, moins d’immigration, un grand scepticisme vis-à-vis de l’UE.

Dans un premier temps, les résultats sont au rendez-vous. Le tirage passe de 80 000 exemplaires en 2005 à près de 86 000 deux ans plus tard. Mais cette progression sensible ne se confirme pas par la suite, la «Weltwoche» subissant probablement la concurrence du journal dominical «NZZ am Sonntag» aux mains des radicaux (lire ci-contre). En 2009, son tirage redescend sous la barre des 82 000 exemplaires. Une évolution qui fait dire aux mauvaises langues que l’aura de Köppel pâlit auprès de celui qui allongeait les billets à l’époque du grand virage à droite de la «Weltwoche», Christoph Blocher.

Blocher «trop exposé»?

Le vice-président de l’UDC serait-il tenté de changer son fusil d’épaule en misant sur un autre projet, en Suisse romande, par exemple? Ou bien l’expérience malheureuse de la «Basler Zeitung» – en novembre 2010, Blocher dut battre en retraite après avoir obtenu un mandat de conseiller au sein du journal – refroidira-t-elle au contraire ses ardeurs médiatiques? La question peut se poser. A «Bilan» qui lui demande, dans son dernier numéro, pourquoi il ne crée pas son propre quotidien, Blocher répond: «Ce n’est pas possible, je suis trop exposé sur le plan politique.» Déception sincère et durable ou diversion verbale?

Une chose est sûre, depuis la disparition du «Journal de Genève» et de la «Gazette de Lausanne», la Suisse romande, mis à part «Le Courrier», n’a plus véritablement de presse d’opinion*. De quoi tenter de nouvelles aventures éditoriales? A gauche, «La Cité», bimensuel rêvé notamment par l’ancien rédacteur en chef du «Courrier», Fabio Lo Verso, est dans les starting-blocks. A droite, selon une source fiable, plusieurs personnes plancheraient sur un, voire deux projets de nouveau journal. On parle du blogueur Philippe Barraud, de l’éditeur Slobodan Despot, de chroniqueurs au «Nouvelliste», signatures comme celles du philosophe Jean Romain, du sociologue Uli Windisch ou du journaliste Pascal Decaillet.

On dit même qu’une délégation s’est rendue à Zurich pour tenter de convaincre Christoph Blocher de mettre la main au porte-monnaie. Mais on ne voit pas pourquoi des financiers romands ne se sentiraient pas concernés. En 1998, la banque privée genevoise avait laissé tomber le «Journal de Genève» pour lancer «Le Temps». Le journal dit de référence remplit-il toutes leurs attentes comme celles des anciens abonnés du «Journal de Genève»?

«Il n’existe pas de véritable pluralisme dans la presse romande», critique un acteur du monde littéraire lémanique. Et de se demander pourquoi «les meilleurs éditoriaux sur la marche du monde» se trouvent dans… «L’Information immobilière», revue éditée par un régisseur genevois. I

*«Info popcorn» par Christian Campiche et Richard Aschinger, Editions Eclectica, 2010.

Les «amis» de la NZZ

Contrairement à l’idée répandue en Suisse romande, la «Weltwoche» n’a pas le monopole de la diffusion des thèses de la droite conservatrice entre Zurich et Bâle. La pression blochérienne demeure une réalité à Bâle, même après la révolte de la rue qui a contraint Tito Tettamanti à céder la «Basler Zeitung» (BaZ) à Moritz Suter. D’abord parce que l’on ne sait toujours pas avec quel argent l’ex-pilote de Swissair a racheté la BaZ. Ensuite parce que Markus Somm, le rédacteur en chef de la BaZ, est un fervent admirateur du vice-président de l’UDC Christoph Blocher, dont il a fait le panégyrique dans une biographie.

Dans la foulée de son raid peu concluant sur Bâle, Tettamanti s’est empressé de nouer des contacts avec le groupe argovien AZ-Medien dans l’idée de chapeauter une grande coalition de journaux entre le Rhin et l’Aar. Ses efforts se sont révélés vains à ce jour, mais la droite libérale n’a probablement pas dit son dernier mot. D’autant qu’à Zurich, les mêmes milieux ne restent pas inactifs face au troisième grand pôle de la presse écrite helvétique après Ringier et Tamedia, le groupe NZZ.

C’est ainsi qu’a été créée, il y a quelques années, une communauté d’intérêts destinée à prendre de l’ascendant au sein de la NZZ, prestigieux journal à tendance radicale. Baptisée «IG Freunde der NZZ» (les «Amis de la NZZ»), elle compte en son sein plusieurs personnalités appartenant à la droite ultralibérale et conservatrice. Les «Amis» ont réussi cette année à placer l’un des leurs au conseil d’administration de la NZZ, Carolina Müller-Möhl. En novembre dernier, ils ont applaudi à la nomination à la présidence du conseil d’administration du banquier privé saint-gallois Konrad Hummler, idéologiquement proche de Tito Tettamanti.

Les «Amis de la NZZ» comptent ne pas s’arrêter en si bon chemin. Lors de la prochaine assemblée générale de la NZZ, en avril 2011, plusieurs nouvelles candidatures au conseil sont pressenties. On parle de Gerhard Schwarz, ancien chef de la rubrique économique de la NZZ et tout nouveau directeur du laboratoire d’idées libéral Avenir Suisse, Beat Kappeler, transfuge du syndicalisme reconverti dans le lobbying de la grande industrie, et Beatrice Weder di Mauro. Membre de la Commission fédérale pour les questions conjoncturelles, cette dernière enseigne l’économie à l’Université de Mayence et siège au conseil des groupes Roche et ThyssenKrupp.

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