Wikileaks, l’ombre de Meili revient hanter Berne


La Suisse doit-elle avoir peur de WikiLeaks?
PAR CHRISTIAN CAMPICHE
Politiciens et industriels s’interrogent sur le degré de «nuisance» du site de stockage de dossiers confidentiels. Est-il autre chose qu’un effet de mode conditionné par les déboires judiciaires de son fondateur, Julian Assange? Assigné à résidence à Londres, ce dernier attend une décision concernant son extradition vers la Suède, suite au dépôt d’une plainte pour agression sexuelle. Errements d’un personnage à l’ego surdimensionné ou simple cabale contre un personnage gênant? Quel que soit le sort de l’informaticien australien, le monde ne pourra faire l’économie d’une nouvelle révolution amenée par la toile, comparable à celle apportée par les réseaux en ligne Facebook ou Twitter.
Pfizer et Bank of America
Il est certain qu’en rendant publics des documents confidentiels de plusieurs pays dont les Etats-Unis, Assange a pris le risque de se mettre à dos l’establishment politique et économique. En décembre 2010, un câble de WikiLeaks mettait déjà l’industrie pharmaceutique en émoi. Il révélait les manœuvres de Pfizer au Nigeria dans l’affaire du Trovan, un traitement contre la méningite. A la suite du décès de plusieurs enfants, l’Etat de Kano, au nord du pays, avait demandé 2 milliards de dommages et intérêts. Selon WikiLeaks, Pfizer aurait essayé de salir l’ancien ministre de la Justice pour le contraindre à abandonner ses poursuites. «Ces informations sont utiles pour nos recherches car elles confirment nos doutes», commente Patrick Durisch, responsable des problèmes santé à l’ONG Déclaration de Berne.
Et le débat ne fait que commencer. Il risque de ne pas être triste si Assange met sa dernière promesse à exécution, celle de livrer en pâture à l’opinion publique des documents compromettants pour la direction d’une grande banque américaine. Vert de peur, cet établissement, Bank of America, pour ne pas le citer, s’apprêterait à affronter la tempête en mobilisant une armée de juristes.
Ospel ou WikiLeaks?
De fait, la problématique est tellement nouvelle qu’elle place même les contempteurs des excès du système économique et financier en situation de perplexité. Directeur de la fondation Ethos, important actionnaire d’UBS, Dominique Biedermann n’a pas hésité à demander la tête de Marcel Ospel quand il s’agissait de sanctionner les manquements à la gouvernance constatés au sein de la banque. Mais aujourd’hui WikiLeaks le rend mal à l’aise car, explique-t-il, le rôle d’Ethos est de privilégier le dialogue dans la discrétion, la voie publique n’est utilisée que lorsque l’entreprise oppose une fin de non-recevoir. «La notion de transparence a des limites, on ne peut pas mettre des haut-parleurs partout et systématiquement tout publier.»
Président d’Actares, une autre association qui se donne pour but de promouvoir l’actionnariat durable – elle envisage de lancer une plainte contre les anciens dirigeants d’UBS – Rudolf Meyer avoue à son tour n’avoir pas de position claire ni décidée. S’il salue l’idée de transparence que véhicule WikiLeaks, il émet quelque réserve quant à la motivation des «whistleblowers», les lanceurs d’alerte courtisés par les législateurs de la bonne gouvernance, surtout outre-Atlantique. Avec le Dodd-Frank Act, adopté par Barack Obama en 2010, les Etats-Unis se sont dotés de la loi la plus puissante depuis les années trente pour réglementer le régime financier: une disposition permet notamment aux «cafteurs» d’empocher jusqu’à 30% des amendes salées infligées aux fraudeurs. Mais l’intention du «délateur» est-elle forcément louable? Le désir de vengeance explique-t-il son geste? «Balancer un CD avec des comptes bancaires n’est pas forcément une bonne idée. Il faut avant tout considérer ce qui est utile pour la société en général. Sinon on nage dans le sensationnalisme», relativise M. Meyer.
Voilà bien le comble du paradoxe. A l’heure où la transparence connaît un regain de faveurs grâce à WikiLeaks, l’horizon se rembrunit en Suisse pour les lanceurs d’alerte, cibles idéales de représailles de la part des employeurs. On ne connaît pas encore les résultats de la procédure de consultation sur la révision partielle du Code des obligations prévoyant une protection accrue des dénonciateurs licenciés. Conseillère fédérale en charge du dossier, Simonetta Sommaruga aimerait bien proposer le message aux Chambres dans la deuxième moitié de 2011. Mais l’affaire WikiLeaks pourrait refroidir l’ardeur des parlementaires.
Le souvenir de Meili
«Beaucoup de gens pensent que la transparence va trop loin. La législation sur les lanceurs d’alerte pourrait pâtir du phénomène WikiLeaks», craint Jean-Pierre Méan, président de l’antenne helvétique de l’ONG Transparency International. Un effet collatéral que confirmait d’ailleurs en décembre dernier à l’hebdomadaire «Weltwoche» le porte-parole de l’Office fédéral de la justice, Folco Galli: «WikiLeaks risque d’influencer l’atmosphère politique et renforcer le scepticisme autour du projet d’amélioration de la protection des lanceurs d’alerte.» Depuis l’affaire Meili, du nom du gardien de nuit chez UBS qui s’est exilé aux Etats-Unis après avoir sauvé de la destruction des documents bancaires en rapport avec l’ère nazie, les «délateurs» ont décidément toujours mal à leur image.
CHRONOLOGIE

2006 Création par Julian Assange de WikiLeaks, site Web lanceur d’alerte. Selon le dictionnaire en ligne Wikipédia, «le site divulgue, de manière anonyme, non identifiable et sécurisée, des documents témoignant d’une réalité sociale et politique, voire militaire, qui nous serait cachée, afin d’assurer une transparence planétaire. Les documents sont ainsi soumis pour analyse, commentaires et enrichissements à l’examen d’une communauté planétaire d’éditeurs, relecteurs et correcteurs wiki bien informés.»

2007 WikiLeaks annonce avoir reçu 1,2 million de documents.

2009 WikiLeaks dévoile l’intégralité du procès de l’affaire Marc Dutroux, le pédophile belge.

2010 En juillet, WikiLeaks rend publics 91 000 documents militaires américains secrets sur la guerre en Afghanistan. En août, Julian Assange est accusé de «viol» par la justice suédoise. En octobre, WikiLeaks met en ligne 391 832 documents secrets sur l’Irak. En novembre, commence la révélation de télégrammes de la diplomatie américaine. Assange appelle à la démission de la cheffe de la diplomatie américaine, Hillary Clinton. En décembre, ouverture de sites miroir afin d’échapper aux cyberattaques. Post Finance ferme le compte suisse de Julian Assange. Julian Assange est élu «homme de l’année» par la rédaction du quotidien «Le Monde». WikiLeaks recense 1,5 million de fans sur Facebook.

Article publié dans “La Liberté” du 5 janvier 2011

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