Le Raïs et AlJazeera


Personne ne peut prédire sur quoi va déboucher la révolte des Egyptiens contre le régime de Moubarak, le Raïs du Caire. Mais on peut déjà compter parmi les vainqueurs la chaîne de TV par satellite AlJazeera, en arabe “la péninsule”.

La chaîne a été lancée en novembre 1996 par lʼémir du Qatar, un micro-Etat devenu un des pays les plus riches du Moyen-Orient grâce à ses réserves de gaz. Un pays pivot, comme le décrivait Frédéric Martel dans son livre “Mainstream, enquête sur cette culture qui plaît à tout le monde”, qui dialogue avec les islamistes du Hamas et du Hezbollah, tout en se rapprochant de lʼIran, mais en gardant une base militaire américaine et un bureau commercial israélien. Lʼémirat est aussi un grand ami de la France, un marché en or pour ses industriels (Airbus, Areva, GdF, EDF, Vinci, Veolia) et ses marchands dʼarmes (142 millions dʼeuros de commandes militaires en 2008). L’émir Hamad ibn Khalifa Al-Thani est enfin un précieux allié du président Sarkozy, qui lʼa invité au défilé du 14 juillet 2008. LʼExpress rappelle que “quelques jours plus tard, l’émir offre au président français son premier coup d’éclat, en intervenant financièrement auprès de la Libye, qui libère enfin les infirmières bulgares”.

Dans la diplomatie du Qatar, AlJazeera joue un rôle majeur. Dʼanciens dirigeants de la chaîne, cités par Frédéric Martel, expliquent : “AlJazeera, cʼest la politique étrangère du Qatar, cʼest un produit dʼexportation…cʼest le ministère des Affaires étrangères du Qatar”. La chaîne arabe, qui emploie 120 journalistes à Doha, à Baghdad, à Ramallah et au Caire, notamment, est très critiquée dans les pays musulmans et même interdite en Tunisie, en Algérie et en Irak. Mais elle a aussi été violemment mise en cause par George Bush pour avoir diffusé les vidéos de Ben Laden et pour son soutien au Hezbollah libanais. Tout cela est en train de changer, depuis la révolution populaire en Egypte. Dès 2006, AlJazeera a lancé une chaîne internationale en anglais, qui est train de gagner la bataille des images au Caire, à Suez et à Alexandrie. Ses reporters et ses cameramen ont été les premiers à transmettre des images et des commentaires au coeur des manifestations.

Evidemment, AlJazeera a joué un rôle de premier plan pour informer lʼopinion du monde musulman. Mais, ce qui est plus étonnant, AJE est aussi devenue une source fiable pour les médias occidentaux : elle est citée par le “Monde”, par le “Guardian”, par la BBC et même par les grands réseaux américains, alors que la chaîne qatarie est peu présente sur le câble américain, où elle boycottée pour des raisons politiques et commerciales. Dans le monde entier, le site Internet de la chaîne aurait été visité 4 millions de fois depuis vendredi, dont 1.6 million de fois depuis les Etats-Unis, selon le “New York Times”. Ses reportages vidéos en Egypte sont visibles sur You Tube et plusieurs réseaux câblés américains ont demandé à pouvoir diffuser les programmes en anglais de la chaîne du Qatar. Le président Moubarak a tout fait pour faire taire AlJazeera : ses bureaux ont été fermés, ses journalistes arrêtés, leur matériel confisqué, leur émetteur interdit. Mais la chaîne a continué à diffuser ses reportages par Internet.

Le directeur général dʼAlJazeera, Wadah Kahnfar, nʼest pas peu fier de ce succès. Il explique que “du Soudan, à la Tunisie, à la Palestine et à lʼEgypte, notre “journalisme en profondeur” a été exposé à tous ceux qui sont capables et qui se soucient de voir. Nos courageuses équipes ont depuis longtemps été engagées aux sein des populations, ont recueilli leurs histoires et ont aidé notre vaste audience à comprendre le sens des événements qui se déroulent chez nous”. On nʼest pas obligé de croire sur parole AlJazeera quand elle proclame que son but est de permettre aux peuples du Moyen Orient “de faire de meilleurs choix, dans lʼespoir que cela conduira à un avenir plus pacifique et plus démocratique”. Ce qui est sûr, cʼest que, pour la première fois, dans lʼhistoire des médias, une chaîne de télévision arabe est devenue un acteur majeur dans la guerre de lʼinformation.

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