Les victimes de la guerre du Golfe adressent une lettre ouverte à l’Emir du Koweït


Des Palestiniens expulsés du Koweït après la guerre du Golfe en 1991-92 ont déposé plainte contre l’émirat en 2002 en Belgique. Pourquoi en Belgique? Le droit dans ce royaume avait alors la particularité de permettre aux victimes de violations systématiques de droits de l’homme de demander réparation en Belgique, quels que soient leur nationalité. On estime que 400 000 Palestiniens chassés du Koweït vivent misérablement dans des camps en Jordanie.

Depuis, le Koweït n’a jamais cessé de mettre des bâtons dans les roues de la justice belge. Par ailleurs, celle-ci a abrogé en 2003 sa loi sur la compétence universelle.

Le 2 février 2011, la Gulf War Victims Association, soit l’Association des victimes de la guerre du Golfe, dont le siège est à Amman en Jordanie, a adressé une lettre ouverte à l’Emir du Koweï.

Voici le texte de la lettre ouverte.

Lettre ouverte à l’Emir du Koweït

Bruxelles, le 2 Février 2011

Excellence,

Nous avons pris connaissance de la générosité dont vous allez faire preuve envers vos citoyens à l’occasion de la célébration de l’indépendance de votre pays il y a 50 ans et de sa libération il y a 20 ans : mille dinars par habitant et 14 mois d’alimentation gratuite.

Lorsque nous disons votre pays, nous n’y voyons aucune allusion à Z. Ben Ali de Tunisie qui parlait aussi de son pays mais qui a oublié que celui-ci appartient avant tout à son peuple, mais ce dernier a sû lui rappeler.  En ce qui concerne votre pays, les choses ne sont pas très claires non plus : s’agit-il de votre bien propre par la volonté d’Allah comme vos cousins Saoudiens ou vos sujets sont-ils au moins copropriétaires minoritaires ? Ces cadeaux princiers que vous leur destinez pour les jubilés sont-ils un présent régalien ou une participation aux bénéfices de la manne pétrolière ? quelques miettes au petit peuple pour sauvegarder la paix ?

Si nous posons cette question lèse-majesté, c’est que nous n’avons personnellement aucune raison de fêter en 2011, sinon notre expulsion forcée de votre pays, il y a exactement 20 ans. Nous fûmes des centaines de milliers à y vivre, travailler, étudier. Nous étions installés depuis des décennies, y avions nos maisons, notre gagne-pain, nos habitudes, nos rêves de futur. En l’espace de quelques semaines nos vies ont tourné au cauchemar et ont été brisées. Nous n’avions commis aucun délit ou crime mais contrairement à vous, les dirigeants et notables Koweïtiens du pays qui aviez fui le pays par couardise, nous étions restés au Koweït pendant l’occupation irakienne pour faire fonctionner le pays en l’absence de structures étatiques.  Aucun dirigeant Koweïtien n’était présent pour tenir tête à l’envahisseur ou organiser la résistance de l’intérieur.  Vous avez préféré le faire de façon téléguidée depuis de confortables salons en exil en laissant les étrangers, pourtant infidèles, faire le boulot.

Lorsque le pays fût enfin libéré, en février 1991, toute la haine et la frustration emmagasinées lors de l’exil ont trouvé un exutoire en la personne des immigrés, majoritairement palestiniens qui étaient restés au pays.

Le fait que le leader palestinien Yasser Arafat ait soutenu Saddam Hussein lors de l’invasion nous a tous condamnés, sans exception. Il fallait se venger, évacuer cette haine accumulée par des mois d’exil et vous l’avez fait sur des innocents sans défense car c’était bien moins dangereux. Vous vous êtes vengés sur une communauté d’immigrés sans défense de la façon la plus abjecte, les torturant, les mutilant et les violant pour leur faire avouer des crimes qu’ils n’avaient pas commis.

Vous avez profité de cette « campagne de nettoyage » comme l’appellait avec fierté l’Emir de l’époque pour débarasser votre pays d’une immigration arabe. Vous avez préféré les remplacer par des asiatiques, « plus dociles » car ne comprenant pas votre langue.

Les autorités et les milices Koweïtiennes ont exprimé leur frustration, leur infâme lâcheté par ce génocide dont personne n’ose évoquer le nom parce que les coupables sont de riches princes et ceux-ci peuvent acheter la justice. Vous en avez aussi profité pour exproprier et spolier les immigrés de l’époque, les privant de leurs droits à une retraite pour le travail effectué au Koweït,  de priver leurs enfants de poursuivre leurs études, de se faire soigner. Vous avez volé leurs actifs, vous les avez humiliés puis vous les avez laissés livrés à eux-même aux portes du désert, démunis, blessés et sans avenir.

Voici ce que représente pour nous votre commémoration de la libéaration ! Depuis 20 ans, nous avons cherché à faire valoir nos droits et à faire juger ce crime de génocide. Aucun tribunal arabe n’a osé faire l’affront au riche voisin de juger le sort de princes, fussent-ils criminels de guerre, au profit de misérables. Nous essayons depuis 10 ans de vous faire juger et heureusement il existait en Belgique une loi de compétence universelle dont notre cas est le dernier à être jugé après les génocides africains. Nous avons bon espoir dans cette justice pour faire condamner les crimes abominables dont les dirigeants Koweïtiens de 1991 sont les auteurs. Nous espérons avoir cette année la satisfaction de fêter leurs citations à comparaître devant la Cour d’Assises belge pour crime de génocide et crimes contre l’humanité.

Grâce à nos efforts de communication auprès du parlement européen de Strasbourg et des commissions des droits de l’homme de Bruxelles, notre cause a été entendue. Par les réseaux sociaux, de nouvelles victimes isolées se font connaître grâce à leurs enfants qui maîtrisent internet. Vous ne pourrez plus occulter ce que vous avez cherché à balayer sous le tapis depuis 20 ans. L’histoire finit toujours par régler les comptes.

A moins que vous ne reconnaissiez les crimes commis et que vous n’indemnisiez les victimes pour les préjudices subis, nous n’aurons de cesse de vous rappeler notre existence et vous ne trouverez pas la paix.

Comme les jeunes qui scandent le nom d’Allah le Tout Puissant dans les rues du Caire à l’heure où nous écrivons ces lignes pour qu’Il les assiste dans leur quête de justice et de démocratie, nous sommes nous aussi persuadés qu’Il nous aidera à faire reconnaître cet odieux génocide et à faire justice.

Les âmes des victimes innocentes, palestiniennes, yéménites, égyptiennes, bidounes et autres, de la libération du Koweït, plâneront sur vos commémorations  et il n’y aura de paix qu’avec la reconnaissance et la réparation car alors seulement le pardon pourra se substituer à la haine. Ce n’est qu’alors que ces commémorations pourront être dignes et sereines.

Signature :

Les victimes des crimes commis par les Koweïtiens lors de la libération et de l’épuration du Koweït en 1991.

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One Response to “Les victimes de la guerre du Golfe adressent une lettre ouverte à l’Emir du Koweït”

  1. Christian Campiche
    Christian Campiche 15 février 2011 at 11:15 #

    Dear Sir,
    We sent your message to the writer.
    Best regards
    La Méduse

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