La paix dans les médias


Coauteur de l’ouvrage “info popcorn – Enquête au coeur des médias suisses“, Christian Campiche a été invité à s’exprimer sur le thème de “La paix dans les médias” à la soirée festive en faveur de l’éducation à la paix organisée par l’ONG genevoise Graines de Paix le 26 février 2011 au Forum du Hameau à Verbier. Voici le texte de sa conférence.

Parler de la paix dans les medias s’apparente à une gageure. Du même ordre que la réflexion sur le sexe des anges. Les médias, c’est bien connu, ne donnent que des mauvaises nouvelles. Telle est du moins leur réputation. Mais nous pouvons déjà nous poser une question. Bonne ou mauvaise nouvelle: le problème est-il là, dans le fond? Dans ma boîte à courriels,  je reçois quotidiennement un message intitulé “Tous les jours une Bonne Nouvelle”. L’expéditeur me propose d’être “au coeur de l’information positive”, une information qui “fait du bien! Bref mais intense, poursuit l’interlocuteur, votre rendez-vous quotidien saura vous redonner le sourire! Ce service est gratuit et ouvert à tous alors n’hésitez plus et injectez-vous une dose de Bonheur chaque matin!” Bonheur très relatif, puisque, renseignement pris, l’auteur est un site consumériste, parrainé par une banque.

La question, en ce qui concerne les medias, n’est-elle pas plutôt de se demander pourquoi certaines nouvelles se voient écartées du circuit? Pourquoi les médias sont les champions des tabous. Je vous en cite deux qui rejoignent directement notre préoccupation, ce soir, la paix dans les médias.

La situation en Palestine. Le 9 février dernier, l’anesthésiste norvégien Mads Gilbert donne une conférence à Genève sur les enfants de Gaza. Ce veritable héros, digne de l’obtention du Nobel de la Paix, se bat nuit et jour pour sauver des vies. Il témoigne pendant deux heures des conditions épouvantables dans lesquelles à vécu la population de Gaza, pendant et après les bombardements. Pas une ligne le lendemain dans les journaux. Depuis, seul un magazine catholique lui a donné un écho. La création, sous les auspices notamment de l’écrivaine Laurence Deonna, d’une association des Enfants de Gaza a fait l’objet d’une brève dans le titre local. Le docteur Gilbert a d’ailleurs très bien dépeint la situation médiatique sur place, à Gaza. Tous les journalistes sont confinés de l’autre côté du mur. Vous vous souvenez peut-être qu’en juin 2010, une flotille internationale avait tenté d’accoster en Palestine mais elle avait été attaquée par l’armée israélienne. On a été sans nouvelles pendant plusieurs heures de l’écrivain suédois Henning Mankell, ce qui avait donné lieu à une tension entre Stockholm et Tel-Aviv. La censure est le meilleur ennemi de la paix car elle alimente la frustration, devient source de désinformation, donc d’arbitraire et d’exploitation. La tentation de régler le problème par la violence s’accroît. En se taisant, les médias se font les complices de cette situation.

Le Forum social. Chaque année à la fin du mois de janvier, se tient le Forum de Davos qui réunit la crème du monde des multinationales. Dans un livre précédent, “Le krach mondial – Chronique d’une debacle annoncée – Et après?” (paru en 2009 aux Editions de L’Hèbe), j’ai placé comme fil rouge le caractère futile de cette réunion présentée comme l’événement incontournable de l’année. Le Forum de Davos est largement couvert par les medias du monde entier mais il n’a jamais anticipé les crises, surtout pas le krach de 2008, alors que sa vocation est de réfléchir à l’avenir du monde, justement. Amateurs de paillettes, les medias se ruent à Davos mais ils négligent l’envers du décor. Depuis dix ans, s’organise après Davos le Forum social mondial. Créé à Porto Alegre, il s’est délocalisé, le dernier a eu lieu à Dakar. Ce Forum, je peux en parler en connaissance de cause, puisque j’ai participé à ceux de Florence, en 2002, et de Bombay, en 2004. Les débats qui y sont organisés sont d’une très grande qualité et reflètent les préoccupations d’une grande majorité des populations, notamment dans les pays pauvres. Ne pas en faire état, c’est laisser croire qu’il n’existe aucune solution en dehors des inquiétants conciliabules de Davos. C’est aussi laisser libre cours au désespoir, facteur de haine et de revanche sociale. Voire de conflit entre les peuples. Pourtant un “autre monde” est bien possible, comme le dit le slogan du Forum social. Bizarrement, les médias s’évertuent à n’en présenter que les aspects folkloriques, des gens qui dansent dans les rues, ou des manifestants qui défilent derrière des slogans éculés.

J’aime bien cette phrase de Jean-Claude Petit, vice-président de l’Association des Amis de l’hebdomadaire “La Vie”, en marge d’un Forum social: “Les medias sont souvent des fauteurs de violence plutôt que des facteurs de paix. Or les medias sont faits pour construire la paix. J’aime bien aussi cette observation du sociologue genevois Sandro Cattacin: “Il est frappant de constater que des pays comme la Belgique, les Pays-Bas et la Suisse, dont les moeurs politiques étaient très raisonnables sont aujourd’hui devenus des exemples du discours extrémiste”.

Comment expliquer cette evolution? Dans “info popcorn”, nous avons tenté, avec mon confrère Richard Aschinger, de dépeindre la dérive, cette course à l’audience qui privilégie l’instantané au lieu du travail de mémoire. Pour le plus grand plaisir des services du marketing et de la publicité. Tamedia, le premier groupe de presse helvétique, écrivons-nous “vise entre 15 et 20% de rentabilité. Avec un tel objectif, on comprend que la maîtrise des coûts prime sur toute autre consideration. On ne s’étonnera pas non plus que la plupart des medias placent au deuxième plan la couverture continue de l’information politique, plus chère. Cette mission traditionnelle de la presse s’efface au profit d’activités plus rentables comme le divertissement. L’envers du décor est que la démocratie n’y trouve pas son compte. Car l’information est le terreau du processus démocratique. (…) L’info popcorn dans les medias mène tout droit aux communicateurs et aux manipulateurs. On glisse vers ce que d’aucuns appellent la post-démocratie, un système au service d’intérêts particuliers qui n’a de démocratique que l’enveloppe.”

“L’information s’ingurgite à la manière des popcorns au cinéma. On zappe à qui mieux mieux parmi une multitude de nouvelles donnant la part belle au fait divers et à la vie des stars. Le tout saupoudré de scènes de violence quotidienne susceptibles d’épicer le débat sur la répression et l’insécurité.”

”Pour la bonne bouche, ce bouquet explosif rassemblé dans un seul numéro de “20 Minutes”. “Un ado fait exécuter sa mère par un pote” (une); “L’étau se resserre autour des chauffards étrangers” (page 2); “Enfant disparu, puis retrouvé” (page 3); “Un vaste trafic de drogue démantelé” (page 5); “Un malaise pour voler 7500000 francs (page 5); “Prison requise contre des hooligans” (page 7); “Une usine d’ABB théatre d’une fusillade meurtrière (page 8); “Noël sanglant chez les coptes” (page 8); “Des chauves-souris sèment la mort (page 10)”…”

”Tant pis si le lecteur ne reconnaît souvent pas les héros de ces télénovelas pour ados. L’important est de toucher une masse de consommateurs et de satisfaire les annonceurs.”

En résumé on peut se demander si le réflexe de paix qui est l’attitude basique préconisée par les activistes de la paix peut trouver sa place dans les médias dits “mainstream” (courant dominant). Des organes qui font de la réussite matérielle le but ultime de la vie. Le destin des people, avec ce qu’il comporte de factice et de superficiel est un leurre davantage qu’un modèle. Une source supplémentaire d’envie et de violence potentielle.

Que faire, me direz-vous? La solution est dans un courage, un engagement plus grands face à ce que les lecteurs, les auditeurs, jugent inique ou superficiel. Les rubriques “Courrier des lecteurs” offrent un terrain idoine, de surcroît très lu. Mais quand l’indignation dépasse les bornes, il y a l’arme du désabonnement. Redoutable. Contrairement à ce que l’on croit généralement, les journaux sont très sensibles. Une lettre de désabonnement motivant la decision – c’est très important – sera prise très au sérieux. Dix lettres le seront encore plus.

Une autre arme, très pacifique, je vous rassure, est le boycott. Je vous dis à quoi je pense. Un grand groupe de la distribution, Migros, pour ne pas le citer, vient d’annoncer à des journaux régionaux qu’il renonçait à une page de publicité par semaine, ce qui représente pour chacun de ces titres un manque à gagner de 20.000 francs par mois. Près de 250.000 francs par année! Parmi ces journaux, il en est qui constituent une alternative très crédible en termes de qualité face à l’info popcorn. Je vous laisse deviner qui héritera du même montant par un effet de vases communiquants: le “Matin Dimanche” et le gratuit “20 Minutes”. Entre la Migros et les titres qu’elle favorise, je vous laisse le choix de la cible.

Pour conclure très brièvement car je n’aimerais pas abuser de votre patience, je citerai ce très court passage de l’ouvrage précité, “Le krach mondial, chronique d’une débacle annoncée – Et après?”, dans lequel je m’adresse aux “dames et messieurs” qui nous gouvernent”:  “N’abdiquez jamais dans votre combat contre la désinformation, soutenez la presse qui mérite de l’être”.

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3 Responses to “La paix dans les médias”

  1. Artémis 6 mars 2011 at 12:47 #

    Pour s’accaparer la plupart des ressources naturelles à bon compte, les multinationales et les investisseurs privés procèdent au landgrabbing (phénomène d’acquisition rapide et en masse d’immenses terrains agricoles ou autres) et nous enferment dans un système où nous avançons la tête dans un sac, bercés par l’illusion d’un monde meilleur, dont la culture matérialiste est enchantée par l’industrie du cinéma et par l’informatique. Or, comme le dit le sénégalais Mamadou Cissokho, cheville ouvrière des mouvements paysans africains: «nous sommes tous des enfants de paysans millénaires».

    Nous voilà donc pris au piège, de moins en moins lucides et de plus en plus agressifs, en compétition les uns avec les autres. Pour stopper cet aveuglement et la violence qu’elle entraîne, nous avons le devoir d’obliger nos gouvernements à prohiber la spéculation sur la terre, les matières premières et sur l’eau. Les petits pays comme la Suisse, la Belgique, les Pays-Bas ont intérêt à rester vigilants pour ne pas se faire engloutir. Je ne fais partie d’aucun mouvement d’extrême droite mais je pense comme beaucoup d’autres Suisses, que dans un contexte global fabriqué par quelque grande puissance, il est des situations où le nationalisme se justifie pleinement.

  2. Yves Delaunay 11 mars 2011 at 20:54 #

    Quel plaisir renouvelé de se connecter sur la méduse !!! Ayant abandonné depuis maintenant plusieurs années l’information télévisuelle pour privilégier celle de la radio et de différents journaux selon mon humeur, je rend toujours visite, avec plaisir, à votre site car je sais que je vais apprendre autre chose et sous un angle différent.

    Nous vivons également une période climatérique mondiale passionnante, raison pour laquelle une bonne information réflexive est indispensable pour essayer de comprendre ce qui nous arrive. A titre de suggestion je proposerai de prêter parfois la plume à une autre sensibilité que celle de notre culture occidentale.

    Je vous remercie donc d’exister et vous adresse mes meilleures salutations.

  3. Yves Delaunay 11 mars 2011 at 20:56 #

    J’ai oublié dans mon précédent message de vous dire que je lis avec beaucoup d’intérêt et de plaisir l’info popcorn. Bravo pour votre courage, votre travail d’investigation et votre apport. En plus votre livre se lit comme un excellent roman à suspens.

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