Je ne prends pas de Ritaline et n’en ai pas donné à ma fille. C’est grave, docteur?


Au sortir du «Temps présent» consacré à cette pilule administrée en cas d’hyperactivité et de troubles de l’attention, certains parents ont dû se demander s’ils en faisaient «assez» pour leurs enfants. D’autres – une majorité j’espère – auront été horrifiés par le recours excessif à un produit stupéfiant, de la classe des amphétamines.

Admettons que le médicament soit utile à des écoliers en grande difficulté scolaire pour les aider à se concentrer. De là à en prescrire à tour de bras… Or on le distribue toujours plus, à des enfants toujours plus jeunes (3,5 ans dans un des cas présentés) et, surtout, sans raison valable si ce n’est le remplissage des caisses de l’industrie pharmaceutique. Difficile de ne pas voir son ombre derrière l’Association des psychiatres américains qui établit la «bible» (DSM) des maladies mentales. Ainsi, quand l’OMS exige la réunion de trois critères (hyperactivité, impulsivité, déficit d’attention) pour justifier la prescription de Ritaline, la DSM se contente d’un seul. Par exemple, un bougillon ou un enfant qui parle trop. Dans une famille «saine», on leur dirait: «va courir dehors» ou «ferme un peu ton caquet». Dans une famille sous influence médico-pharmaceutique, on les médicalise.

Les déclarations des parents au micro de Temps présent son révélatrices: «Un rien le déconcentre». «On ne pouvait pas se poser dans un parc, rester tranquille». «Il fait le clown». «Il faut tout le temps répéter les consignes, comme [habille-toi]». Ou, pire, «Il devait correspondre à ce qu’on attend de lui à l’école». Et vive la Ritaline qui «rectifie» les enfants. Alors que l’enfance est justement la période où le petit d’homme acquiert des comportements qui lui permettront de se faire une place dans le monde, avec les nuances et la richesse de sa personnalité. Les rêveurs d’aujourd’hui, les turbulents, ne feront-ils pas des adultes pleins de créativité, d’imagination et de vitalité? Et si c’était de cela que la société a peur? Les moutons, c’est tellement plus facile à gérer…

Les médecins prescripteurs sont, eux, de dangereux inconscients. Dans le reportage, une pédo-psychiatre avoue se fonder sur les seules déclarations des parents pour poser son diagnostic. On comprend dès lors que le rejeton échappera ou non à cette forme de camisole chimique selon que ses parents sont «cools» ou stressés. Un autre médecin conseille à une mère d’augmenter la dose administrée à son fils; «essayez, ça ne mange pas de pain», dit-il. Alors que troubles de la croissance, de l’appétit ou du sommeil, tics, maux de tête voire dépression sont associés à la Ritaline.

Et les adultes ? Un juteux marché que la chimie est en train de gagner avec, encore, l’aide des médecins. Ainsi ce psychiatre qui décrète une hyperactivité au terme d’une «analyse très poussée» de… 26 minutes, salutations comprises. Ou l’exemple désolant de cette femme qui s’est convaincue de son besoin de Ritaline en lisant le journal et qui affirme «je ne réponds pas complètement à la norme». Mais quelle norme, bon Dieu ? et qui la définit ? Tout le monde a des moments d’agitation ou d’abattement, des distractions ou, parfois, le sentiment d’être dépassé par les événements. Et alors? Ça passe, non? Les accros au médicament savent-ils qu’ils agissent exactement comme les coureurs cyclistes qui se dopent pour rester dans le peloton?

Il ne faut pas jeter la pierre aux parents soucieux de faire le maximum pour la réussite de leurs enfants. Mais les autorités scolaires doivent s’interroger à propos d’une école tellement axée sur la performance qu’elle en serait incapable d’intégrer des élèves plus vifs ou plus distraits que les autres. Et le monde médical doit faire un gros examen de conscience – en se remémorant peut-être la façon dont il s’est laissé manipuler par les pharmas dans l’affaire de la grippe H1N1…

Article paru sur Courant d’Idées

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