Nucléaire, «une concertation européenne est nécessaire»


«Un véritable big bang qui va déployer des effets bouleversants, non seulement sur le plan énergétique, mais également sur les plans économiques et, d’une manière générale, sur tous nos comportements.» C’est ainsi que Philippe Virdis (photo), directeur général de Groupe E, premier distributeur d’électricité en Suisse romande, analyse les conséquences du séisme au Japon et l’accident à la centrale nucléaire de Fukushima, sérieusement endommagée par l’onde d’un tsunami.
Comment évaluez-vous la situation sur le site nucléaire de Fukushima?
Philippe Virdis: Les autorités ont exigé l’évacuation du site, ce qui signifie que les réacteurs de Fukushima sont totalement hors contrôle. La seule mesure susceptible d’améliorer la situation est le temps qui passe. En effet, le temps va permettre progressivement au réacteur de se refroidir, par conséquent l’émission d’émanations radioactives va aller en diminuant. La météo et notamment la direction des vents devraient permettre au nuage de diminuer en intensité et en propagation.
La fragilité relative des centrales nucléaires japonaises vous a-t-elle surpris?
Oui, en raison surtout de l’état de l’avancement technologique général des japonais, qui auraient dû mettre leur parc nucléaire dans une sécurité intégrale. Seule l’analyse complète du déroulement des incidents, leur enchaînement, aussi bien par les exploitants de ces centrales que, surtout, par des experts d’autres pays et notamment ceux de l’Agence internationle de l’énergie atomique, nous délivreront la vraie réponse. S’agit-il d’une faille dans les normes de sécurité des centrales japonaises ou s’agit-il d’erreurs d’opérateurs au pupitre de commande des réacteurs de Fukushima?
Que vous inspire le comportement de la population japonaise?
Du respect. Je ne connais pas bien le Japon mais sa population est habituée à vivre avec les risques. Regardez les habitants de Sendai, ils retournent déjà dans leur ville. D’une part par obéissance à leur dirigeants et d’autre part par fierté envers leur nation. En Europe, nous n’aurions probablement pas cette même attitude. Nous sommes dans un secteur particulier où l’émotionnel prend vite le pas sur le rationnel. Il faut d’abord analyser sérieusement les choses, avec un peu de recul.
Si les Européens ne sont pas préparés, il est donc d’autant plus justifié de prendre des précautions avec des mesures de limitation et de contrôle des centrales…
Une comparaison des normes de sécurité est indispensable. Il faut comprendre les raisons de l’enchaînement. Mme Merkel en Allemagne a décrété l’arrêt de 7 centrales dans la précipitation. Il y aura peut-être d’autres centrales dont on prévoira le raccourcissement de la durée de vie ou la fermeture. Une chose est sûre: on ne va pas vers le beau sur le plan de l’approvisionnement en énergie. Les conséquences qui pourraient en découler se calculent en termes de quantité d’énergie disponible et de pénurie éventuelle. Faudra-t-il arriver à des restrictions ou même à du contingentement? Nous tous, en qualité d’usagers, nous devrons prendre conscience que nous devons économiser afin de limiter l’ampleur de la pénurie.
Cinq réacteurs dans quatre centrales nucléaires fournissent 40% de l’électricité consommée en Suisse. Quelle est la part d’énergie nucléaire dans le mix d’approvisionnement de Groupe E en Suisse romande, dont il est le principal distributeur?
Cette part s’élevait en 2010 à un peu plus de 27%.
Vous avez déclaré hier à notre journal que le projet de construction de deux nouvelles centrales nucléaires en Suisse allait sans aucun doute subir un retard notable du fait de la catastrophe au Japon. Les producteurs et distributeurs d’énergie nucléaire sont-ils prêts à faire face à une diminution de la part du nucléaire en cas de crise énergétique?
Oui, bien évidemment. Mais ce ne sont pas exclusivement les producteurs et distributeurs qui doivent être prêts à y faire face mais également, et du moins tout autant, les clients et tous les usagers de l’électricité. Bien sûr nous nous adapterions tous à cette situation car l’être humain s’adapte toujours. Ceci dit, une décision de la seule Suisse n’aurait que peu de sens car nous sommes aussi proches des réacteurs de Fessenheim, Caténom et Bugey que des réacteurs suisses. C’est donc une mesure qui devrait être prise sur le plan européen et non par la Suisse seulement. Rappelons à ce sujet que la France exploite actuellement 58 réacteurs.
Votre entreprise a-t-elle réalisé des scénarios, des études à ce sujet?
La Constitution fédérale précise qu’il incombe à la Confédération d’assurer l’approvisionnement du pays. La pénurie d’électricité est par conséquent gérée par la Confédération dans le cadre de la loi d’approvisionnement économique du pays. Les mesures qui s’imposeraient devraient être mises en œuvre dans le cadre de l’organisation OSTRAL. Dans cette éventualité de difficulté dans l’approvisionnement énergétique, le Conseil fédéral peut édicter différentes mesures ayant des effets plus ou moins grands et nécessitant des degrés de préparation différents. Ce sont successivement, dans l’ordre croissant d’importance, l’appel à la population, puis la restriction, ensuite le contingentement et enfin un délestage de pénurie.
Chez Groupe E, par exemple, un exercice spécifique allant jusqu’au délestage de pénurie a été effectué le 1er mars dernier avec la participation du chef de la protection de la population du canton de Fribourg.
Interview publiée par “La Liberté” du 17 mars 2011

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