Les théories du complot, un phénomène né après le 11 septembre 2001


Avec son livre «Les théories du complot envahissent le web» (éditions Favre), Didier Bonvin (Photo Laurent Montbuleau), journaliste indépendant spécialisé dans les réseaux sociaux, propose davantage une immersion dans les arcanes du web qu’une analyse de cette «tendance lourde». Il rend néanmoins compte d’une réalité touffue et préoccupante.

La lecture de cet ouvrage sur le «complotisme», véritable mouvement de pensée alternatif, pose bien des questions sur la crise des valeurs, le sentiment de désenchantement et d’incertitude que génère notre société.

Au-delà de la fascination qu’exercent ces théories (paranoïaques ou probables) sur les internautes, cet engouement témoigne aussi d’une défiance du public vis-à-vis des médias. Et d’un nouveau rapport à l’information qui est en train d’émerger avec les réseaux sociaux. Entretien.

Peut-on dire qu’à partir du 11 septembre 2001, les théories du complot ont pris une ampleur sans commune mesure?

Oui effectivement, c’est un phénomène qui est arrivé juste après le 11 septembre. Le discours des médias était calqué sur le «9/11 Commission Report» de la CIA. Des femmes qui avaient perdu leurs maris lors des attentats estimaient que les médias et le gouvernement n’avaient pas fait leur travail. Elles ont enquêté elles-mêmes et ont réalisé un film, «9/11: Press for Truth», qui est apparu sur le web. Le Net est devenu un lieu de débat et de recherche pour un public qui s’est senti déçu par le travail de la presse. Il s’est alors développé une défiance certaine à l’égard des médias, où l’on trouvait une vraie cacophonie d’informations contradictoires.

Sur ces sites complotistes, comment s’y retrouver et faire le tri dans une masse d’informations qui peut s’apparenter à un vaste fourre-tout?

Déjà, ne pas tout écarter en faisant table rase, en disant que c’est tous des cinglés, qu’ils n’ont pas droit au débat. C’est exactement ce qui se fait en ce moment. Je crois qu’il est nécessaire d’intégrer ces données dans le débat, en analysant, en réalisant des enquêtes, des contre-enquêtes, etc. Car rejeter en bloc ne fait qu’amplifier le phénomène des théories du complot.

Il y a quand même de purs délires dans certaines thèses conspirationnistes…

C’est vrai qu’il y a des théories complètement délirantes, qui mélangent tout et n’importe quoi et qui sont dangereuses, comme celle des hommes reptiliens (race extraterrestre qui gouvernerait le monde, ndlr). A Seattle, un homme a été arrêté, armé, car il allait à une réunion politique pour dégommer des hommes reptiliens ! Sur le web, les théoriciens du complot s’autocitent souvent sans aller chercher des sources ailleurs. Si ces théories sont aussi séduisantes pour les masses, c’est qu’il y a simplification extrême d’une réalité qui est souvent bien plus complexe. C’est dommage d’amalgamer cela à une réflexion profonde sur le 11 Septembre ou la répression climatique (« Climategate », ndlr). Il est nécessaire de confronter ces théories aux faits et à la science.

Quelle est l’une des thèses qui vous apparaît la plus pertinente et digne d’intérêt ?

Le projet HAARP (High Frequency Active Auroral Research, ndlr) du Département de recherche avancée de l’armée américaine, qui vise à affecter la météo à des fins militaires. Face à cette stratégie, la Commission européenne a essuyé un refus total de Washington de répondre. Les armes de répression climatique ont une histoire, c’est documenté. C’est en cela que ce genre de sujet mérite d’être débattu.

Cette ère du doute dans laquelle nous sommes entrés n’est-elle pas le reflet d’une société où la parano est grandissante ?

La peur est avant tout véhiculée par les médias. Il suffit d’ouvrir un tabloïd bleu et gratuit pour s’en rendre compte ! Les théories du complot qui sont les plus inquiétantes et les plus folles jouent sur cette fascination qu’a l’individu pour le mystère et la peur, en créant par exemple des mythes très inquiétants autour des sociétés secrètes. Nul doute que ce côté « on nous cache tout, on nous dit rien », « on va vous montrer ce qu’il y a derrière le rideau », « on vous manipule », etc. fascine. Et ça marche ! La conspiration est un élément clé dans notre ère du doute, que l’on retrouve aussi dans la fiction, de « X-Files » à « Da Vinci Code ». C’est d’ailleurs actuellement, tant en littérature qu’au cinéma, un ressort narratif pour que l’histoire soit attractive. Et souvent les gens mélangent fiction et réalité. On se nourrit de l’imaginaire fictionnel pour alimenter plus encore la parano ambiante.

Avec WikiLeaks, Julian Assange a fait entrer les pratiques de hacking dans la sphère médiatique. Le piratage informatique constitue-t-il une source d’information dont il faudra désormais tenir compte dans la presse d’aujourd’hui ?

En exposant sur le Net des sources directes, des documents classés secrets ou confidentiels, Julian Assange appelle cela le hacking éthique. Ensuite, un travail de journaliste doit être fait pour rendre ces documents compréhensibles. Assange est un peu comme un super héros qui s’est opposé à des gouvernements, à des systèmes énormes, via un réseau organisé. Avec Wikileaks, il est parvenu en partie à ses fins, et ce, en très peu de temps. Il a permis des questionnements, notamment sur la corruption de certains Etats comme le Kenya ou les Etats-Unis.

Après le quatrième pouvoir des médias, assiste-on à l’émergence d’un cinquième pouvoir qui serait celui des citoyens ?

Avec le numérique, on a pu observer une révolution globale instantanée où les gens ont commencé à se faire leur propre opinion en allant chercher des informations sur le web. Dans sa grande majorité, la presse perd un certain crédit. Les journaux sont de plus en plus un « copier-coller » de dépêches d’agences. Les rédactions délaissent les investigations, l’analyse, le décryptage. Le système oblige les journalistes à surproduire dans des délais de plus en plus courts. On est passé d’un système vertical, un journalisme de surplomb, avec une information qui tombe sur la tête des gens, à un système horizontal, avec les réseaux sociaux, qui favorisent les échanges d’informations. Il semble que l’on se dirige vers une époque participative, où les gens sont leur propre pouvoir.

Plus d’infos : www.facebook.com/conspiration

Interview parue dans “Riviera Magazine”

 

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One Response to “Les théories du complot, un phénomène né après le 11 septembre 2001”

  1. Bernard BOETON 6 septembre 2011 at 13:35 #

    Sans aucunement tomber dans le piège intellectuellement facile et séduisant du complot, on a cependant le droit de dire qu’on a du mal à croire – sans pouvoir rien affirmer de plus – que la planification et la mise en oeuvre de la stratégie de 4 ou 5 avions qui devaient – et ont en partie réussi – à faire des attentats aussi spectaculaires, et que tout cela ait pu se réaliser sans qu’aucun indice, aucune info, aucune complicité, même passive, n’ait été connue à l’avance ou mis en évidence après.
    Au pays du programme “Echelon” qui prétendait, plusieurs années avant 9.11, pouvoir écouter n’importe qui, n’importe où, dans le monde entier, de Lima à Kaboul, comment est-il possible qu’absolument personne n’ait su, pressenti, détecté, entendu qu’une telle stratégie terroriste se préparait plusieurs mois à l’avance, pour attaquer simultanément en l’espace d’une demi-matinée, les lieux les plus statégiques des pouvoirs économique, politique et militaire de la 1 ère puissance du monde ???
    La thèse du complot n’est pas crédible, mais la thèse de la surprise totale et générale ne l’est pas beaucoup plus…

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