Deux champions risquent de faire un mauvais “ticket”


Micheline-Calmy, partira donc à la fin de son mandat. Quoi de plus normal? Mais les moeurs bizarres du Palais, qui veulent qu’on laisse ces magistrats s’en aller quand bon leur semble, ont fait que tout le monde, ou presque, s’est étonné de cette décision.

La ministre avait pourtant critiqué les habitudes actuelles, les opposant à la normalité perdue: sauf raison grave, l’élection, la reconduction ou le départ d’un conseiller fédéral se joue après les élections des Chambres, au début d’une législature, et non selon le caprice du prince. On pouvait donc s’attendre à ce qu’elle s’applique à elle-même cette règle que la majorité des conseillers fédéraux, ces dernières années, a été incapable de respecter. Au point que l’on a perdu l’habitude de cette normalité, au point que l’on ne saurait prévoir quelles pourraient être les interférences entre le débat de renouvellement des Chambres et celui du Conseil fédéral. On notera seulement qu’un seul candidat potentiel, qui se trouve être le meilleur, Pierre-Yves Maillard, a voulu établir une distinction nette en reportant après les élections d’octobre l’annonce de sa propre candidature.

Signe particulier, «PYM» n’est pas candidat député aux Chambres en octobre mais à sa propre réélection, en mars 2012, de ministre vaudois de la santé si rien ne lui arrive sous la Coupole en décembre. Ce n’est pas tout simple. Ces dernières années, les candidats au Conseil fédéral non élus, lorsque leur candidature était sérieuse, ont souvent eu beaucoup de peine à reprendre leur vie politique active «comme avant». Pour certains, l’échec est le prélude à une chute, mais sans aller jusque là, les autres, souvent, battent de l’aile. Rien qu’à cause de tels impondérables, on peut comprendre que le magistrat vaudois ne se précipite pas, en dépit d’une envie manifeste.

Homme fort à Lausanne
S’ajoute tout un contexte de rapports de force. Qu’en sera-t-il du Parti socialiste après les élections? Pierre-Yves Maillard n’a sans doute pas envie d’être un ministre fédéral de seconde zone, et l’on a vu dans quel impasse de ce type la majorité bourgeoise a poussé Simonetta Sommaruga. Et lorsqu’il dit que son mandat cantonal actuel le passionne, on le croit. Il aurait des raisons de penser qu’il vaut mieux être le premier à Lausanne, c’est un peu son cas aujourd’hui, qu’à peine un septième à Berne. Sans compter que laisser passer son tour à 43 ans peut s’avérer bénéfique ultérieurement.

Cette dernière remarque peut bien sûr être aussi appliquée à Alain Berset, âgé de 39 ans. Comment pourtant se défaire du sentiment qu’à coup sûr le sénateur fribourgeois va y aller? D’abord parce qu’il est le favori, pour des raisons évidentes. Enfermées dans leur chaudron, les Chambres fédérales se sont montrées incapables, ces dernières années, de prendre en bonne considération des candidatures extérieures à la députation. Le cas d’Eveline Widmer-Schlumpf? On n’a pas oublié les circonstances exceptionnelles de son élection. Chercher en dehors du Palais était une des conditions de réussite de l’opération anti-Blocher. Et quelles sont ses perspectives de réélection? Faibles, on le sait. Mutatis mutandis, on n’oubliera pas qu’une autre figure «importée» de son canton au Conseil fédéral, Ruth Metzler, a été sacrifiée lors de la crise de 2003 tandis que l’autre PDC, Joseph Deiss, qui avait été épargné, était du sérail, lui. Entre ce cas et celui de la Grisonne il y aura eu, exception remarquable, Micheline Calmy-Rey il y a 9 ans; elle n’avait jamais siégé à Berne. Le moment sortait vraiment de l’ordinaire puisque sa concurrente sur la double candidature socialiste, Ruth Lüthi, n’était pas non plus députée. L’Assemblée fédérale était pratiquement obligée de choisir quelqu’un en dehors de la famille.

Avantage, donc, à Alain Berset. Le fait qu’il ne s’accorde que trois semaines (comme d’ailleurs le Valaisan Stéphane Rossini) pour annoncer sa décision fait penser que les carottes sont presque cuites. Bien sûr la situation sera réanalysée dans cet intervalle, mais c’est surtout un délai montrant que l’on ne piaffe pas, et le temps de mettre bien en place un dispositif de campagne, une task force comme on dit lorsqu’on se prend au sérieux.

Ceci dit, Alain Berset sait que son élection est loin d’être acquise. Député brillant et compétent, il a la cote dans l’arène, mais il n’a jamais dirigé d’exécutif, carence d’autant plus grande que Pierre-Yves Maillard s’est imposé à cette fonction, mieux que tout autre, et dans un grand canton.

Equilibres régionaux
L’autre problème est l’implantation régionale. Avec les deux Bernois en place, il serait le troisième représentant du Mittelland tandis que personne ne serait issu du bassin lémanique. Les équilibres régionaux n’y trouvent pas leur compte. Certes un coup de canif à la constitution, dans sa lettre et dans son esprit, ne va pas empêcher grand monde de dormir, surtout que l’on s’empressera, bien sûr, de considérer la chose comme momentanée – et qui, les Tessinois mis à part, viendrait mettre en garde contre un provisoire risquant de durer? Cependant les médias ont déjà commencé à tartiner sur la question. Alain Berset sait qu’il devra se coltiner ces deux objections, l’inexpérience et l’origine géographique.

Deux points qui plaident en faveur de «PYM». Seulement ses atouts, son poids de ministre de la santé, l’exposent. Il est devenu la bête noire de lobbies d’assureurs et autres commerciaux du domaine, qui sont tentaculaires à l’Assemblée fédérale. Et il s’était fait d’autres ennemis lors de sa période parlementaire de 1999 à 2004, particulièrement lors des débats sur le marché de l’électricité. Dur!

Outsiders
Au fait, à décliner tous ces obstacles, restera-t-il quelqu’un dans l’avion en décembre? Y a pas souci, bien entendu. S’il ne reste qu’une locomotive, les outsiders aptes à faire l’appoint ne sauraient manquer. Déjà maintenant, et fort curieusement puisque les projecteurs restent braqués sur le duo de choc Berset-Maillard, beaucoup d’autres noms ont été avancés, notamment de politiciennes. Cela se comprend, mais ne risquent-elles pas toutes de faire tapisserie? Tout en tirant il est vrai profit, pour certaines, de leur mise en valeur en pleine campagne parlementaire fédérale. La même hypothèse est sous-jacente à l’éventuelle candidature du Valaisan Stéphane Rossini.

Non, l’outsider auquel on penserait le plus aisément est encore le Neuchâtelois Jean Studer. On l’a vu réagir vivement, et avec raison, au journaliste TV qui s’étonnait qu’un petit canton à ses yeux comme Neuchâtel, donc sans comparaison à ses yeux avec le grand canton de Berne, qu’un petit canton puisse donc envisager avoir deux conseillers fédéraux, puisqu’il y a déjà Didier Burkalter. Il n’y a pas de canton de seconde zone, a-t-il répliqué en substance. Soit. Mais un problème subsiste d’un autre ordre, une variation de ce qui a pu être objecté à la candidature Berset. Une semblable question des équilibres régionaux, au cas particulier une présence double de l’arc jurassien contre personne du bassin lémanique. Problème incontestable, mais que les Chambres sont capables de relativiser.

Evoquer Jean Studer, c’est aussi s’interroger sur la procédure qu’adoptera le Parti socialiste en décembre, s’il se pliera à la contrainte récente duticket, selon ce barbarisme utilisé par une analogie fallacieuse avec l’élection présidentielle américaine. Aux Etats-Unis, il y a deux tickets de deux per sonnes dont un aura deux gagnants -président et vice-président – et l’autre deux perdants. Le ticket sauce suisse comprend deux personnes dont une est immanquablement sacrifiée au profit de celle qui aura tiré le bon tiquet.

Des choix truqués
Les radicaux ont introduit cette coutume du ticket qui leur permettait d’éviter la vexation de se voir imposer un élu autre que leur candidat, qui leur permettait aussi de ne pas trancher à l’intérieur du parti. Ce fut notamment l’élection en décembre 1983 de Jean-Pascal Delamuraz, préféré à un sympathique Genevois dont on a oublié le nom. De fait, les tickets radicaux ont souvent été truqués, avec un porteur du bon tiquet, et l’autre… Ainsi en 2003 lorsque Hans-Rudolf Merz était poussé par les marionettistes du Palais, au détriment de Christine Beerli, candidature féminine alibi. Ainsi aussi du ticket 2009 lorsque Christian Lüscher a été appelé en faire-valoir de Didier Burckhalter, c’était ce dernier qui portait le bon tiquet.

Dans l’apparence, on offrait un bon choix en raison des profils très différents des deux candidats, mais ces différences étaient sélectionnées en fonction d’une majorité de l’Assemblée dont la préférence est prévisible.

Le sens donné par le Parti socialiste à ses tickets fut la promotion féminine. Deux femmes sur le ticket, en 2002 comme en 2010, c’était imparable sur ce plan, mais les profils politiques étaient laissés à la discrétion de l’Assemblée. Cette année, la contrainte du ticket risque de tourner au vilain piège pour le parti, si les deux grands favoris sont toujours face à face en décembre, pour une lutte finale au couteau. Mais faut-il vraiment sacrifier au rite du ticket? D’aucun souhaitent que dans ce cas de figure le choix soit proposé entre deux profils plus différents. Sans préjuger de quoi que ce soit, le fait est qu’un Jean Studer, sa personnalité respectée, ses 54 ans, donnerait l’exemple d’une alternative crédible, quelque soit celui des deux champions d’aujourd’hui encore en lice.

Personne ne s’est encore porté candidat, mais on voit tas de problèmes inattendus sur la ligne de départ. Il reste heureusement du temps pour les résoudre.

Article paru dans “Courant d’Idées

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