Lettre de Lima à un ami lecteur (IX) – Ce jour-là, je me suis levé en contemplant les minutes


J’ai laissé passé du temps, depuis ma dernière lettre… Il est vrai que plus les jours s’écoulent, et plus je prends mon temps. Ainsi, l’autre jour j’observais paresseusement mon réveil matin, avant de faire le saut au pied de mon lit. Je regardais, mes yeux comme aimantés, tourner l’aiguille des secondes, qui entraîne inexorablement celle des minutes, histoire de faire tourner les heures. Donc le temps! Même si celui-ci n’a pas attendu l’invention des hommes pour tourner.

Les hommes ont certes mis des noms aux jours, en les insérant dans des semaines; ont tenu à se repérer en désignant des mois pour les intégrer dans des saisons, ont insisté en rythmant chaque nouveau tour de la terre pour mieux dater l’histoire, la leur. Pas glorieuse, souvent. Leur calendrier n’y changera rien. Car le temps leur échappe et jamais ne se laissera dompter, ni enfermer à l’intérieur de boîtiers, de montres ou autres: le temps n’a pas attendu les inventions des hommes pour se mettre à l’heure, afin de rythmer la vie, histoire de permettre à l’astre du jour de faire place à celui de la nuit. Tout cela à l’abri de l’ingérence des hommes.

Je regardais donc mon réveil, figé, avec, à l’intérieur, une aiguille des secondes qui tournait, tournait, martelant son intraitable marche en avant, afin d’éloigner cette aiguille de sa précédente pause. Elle a beau faire le tour du cadran, mon aiguille, à coups de toc toc toc invariablement débités, pour faire croire que tout n’est qu’éternel recommencement. Toc, toc, toc… Or, crois-moi, il n’y a rien de plus faux, que de le penser, que de le croire.

Je vais te faire un aveu: il y avait, ce matin-là quelque chose de fascinant à contempler cette mécanique, ces aiguilles, faites pour ajouter du temps au temps, des minutes aux minutes. Qui jamais ne reviendront. Elle peut bien tourner, revenir à son point de départ, mais lequel est-ce, dis-moi, ce point-là, sinon celui qui, subjectivement, se porte invariablement sur le 12, pour descendre, basculer, sans jamais modifier son rythme, avant de remonter, comme si elle s’emballait à l’idée de retrouver son point de départ. Et son point de chute. Inévitablement!

Toc, toc, toc… comme si elle hésitait, par des mouvements saccadés, mon aiguille des secondes, à éloigner inexorablement l’une de l’autre les secondes qui défilent. Cela, pour ne plus jamais revenir. C’est con, hein, une montre, une pendule, un réveil-matin, qui tourne en boucle et qui, sans cesse te rappellent en un mouvement maladivement et infatigablement répété, que cette aiguille te rapproche à jamais d’un truc dans ta vie, avant de t’en éloigner. Définitivement. Après l’avoir vécu, bien entendu, ce moment.

C’est d’autant plus con que la seconde qui vient de s’écouler, malgré les apparences, ne ressemblera jamais à celle qu’elle a précédée, qu’elle devance. Elle marque un avant, cette seconde. Qui jamais plus ne sera. Elle te fait vivre un actuel, un présent, peut-être longtemps attendu, comme par exemple un moment de tendre bonheur. Ou redouté, comme peuvent le devenir de douloureux vécu. Mais elle ouvre cependant et immanquablement, sans état d’âme, qui plus est, sur un après… des après qui bientôt meubleront tes souvenirs, tes peines, tes joies.

Même si t’as l’impression que tout continue dans ta vie, cette seconde qui peine à venir, puis qui s’égrène, pour se faire enfin actuelle, s’efface pourtant pour laisser sa place à une autre, plus nouvelle. Mais tout aussi éphémère. Toc, toc, toc… Cette aiguille, qui donne parfois l’air d’hésiter, de bringuebaler, n’en continue pas moins d’avancer. Histoire de t’éloigner à jamais d’un point de ta vie, pour te rapprocher d’un autre point.

Marrant comme nos têtes et nos fébriles attentes semblent penser que le temps qui passe musarde en chemin pour nous narguer en repoussant un moment désiré. C’est tout comme si les secondes, les minutes et les heures ne sont pas accusées de jouer avec nos impatiences, de s’ingénier à tricher en affichant d’inutiles ralentis, histoire de retarder un moment rêvé. Celui par exemple de retrouvailles, d’une tendresse dans les bras d’un être aimé. Marrant!

Ce qui l’est moins, en revanche, est que ces mêmes secondes, ces mêmes minutes, ces mêmes heures paraissent cyniquement précipiter leur marche en avant lorsque s’approche le moment des adieux. Le temps n’a pas de complaisance. Impitoyable, il te vole l’instant fragile que tu aurais tellement voulu prolonger, quand bien même le prierais-tu d’accéder à une demande qu’un poète osa un jour: «Oh temps suspend…». Toc, toc, toc. L’aiguille n’a que faire du désir des hommes; n’en a rien à foutre de leur moment de bonheur qu’ils souhaitent éternel, pour un moment au moins; n’en a rien à faire des instants de tristesse, au moment d’une séparation qui, elle, peut devenir éternelle.

Ce matin-là, vécu dans mon lit, à Lima, le soleil avait décidé de me jouer l’air du rayon sympa qui en connaît un bout pour te faire sortir de la maison, afin d’aller le retrouver sur une quelconque terrasse de bistrot.

C’était mal apprécier ma propension à paresser, à laisser vagabonder mes pensées, à fixer ce réveil-matin qui, moins que jamais dicte mes journées. A le fixer, disais-je, comme s’il m’invitait, en épicurien invétéré, à consommer les secondes, les minutes, les heures et mes journées, à les consacrer à ces menus plaisirs qui composent la carte de mon existence. A consommer ce temps qui, immanquablement, me rapproche toujours un peu plus de la tombe, et, inversément, m’éloigne davantage encore du berceau qui m’a vu naître.

C’est-y que j’en aie, du temps? Je veux dire du temps à perdre pour disserter sur le temps, sur une aiguille qui te donne le tournis à force de la voir répéter ses mouvements. Ses descentes, ses remontées. Sur une aiguille qui poursuivra inlassablement sa route, y compris sans moi. Cette aiguille qui, disais-je, a un jour du 18 septembre 1945, date de ma naissance, commencé son compte à rebours me concernant.

Il n’est pas encore venu, son décompte final. Parce que je compte bien encore faire de ce temps mon complice pour quelques temps encore, pour découvrir ce qu’il me reste à voir, à faire. Même si le temps commence à me manquer. Bref, ce matin-là, j’entendais bien le mettre à profit, après m’être extirpé de cette emprise qu’exerçait sur mon regard et mes pensées l’aiguille de mon réveil-matin. Histoire de rompre avec cette fascination qu’exerçait sur moi cette machine à réveiller. D’autant plus que, hormis mon horloge personnelle de la vie, je n’ai plus de compte à rendre au temps. Qui me laisse désormais tout entier aux appréciations de mes envies, de mes désirs, de mes… spontanéités.

Je terminerai ma lettre avec une anecdote, que je souhaite te narrer. Un truc vécu, qui m’est arrivé en me baladant dans un quartier du vieux Lima que je venais d’atteindre, lorsque des sirènes aux sons stridents se mirent à couvrir plus que de raison les bruits de la rue, de la circulation. Et il en faut, pour couvrir ce vacarme. Alerte sismique. J’te dis pas la panique, dans cette journée d’été précoce, où seul le soleil semblait demeurer à sa place. Sans trembler, lui, histoire de réchauffer la populace en cette matinée.

Tout le monde était dans la rue, hors des immeubles, des magasins et même des banques. C’est dire le sérieux de ce tremblement de terre annoncé. Ce n’était, assurément, pas le meilleur moment choisi pour m’en aller, dans ma quête de «farniente» et à la recherche de la moindre ombre, admirer une expo dans une église. C’était sans compter l’alerte sismique. Qui a rendu impossible l’accès à l’exposition. Refusé, pour raison de sécurité, m’a-t-on dit, de peur que le toit ne me tombe sur la tête. J’étais servi, moi qui ne met généralement les pieds dans une église que tous les tremblements de terre.

Attends. Il y a une suite: quelques jours plus tard, une immense secousse me sortait du lit. Cela à l’heure où les moins favorisés sortent de leurs draps pour affronter le quotidien de leur vie. Tiens, à ce propos, quel est donc le crétin qui a un jour lancé que l’avenir appartenait à celui qui se lève tôt. Tu le sais, toi? Tu le connais ce connard? Moi qui avait pour habitude de rentrer aux aurores, à l’époque de mes frasques juvéniles, c’était bien toujours des ouvriers, les premiers debout, que je croisais aux petites heures. Debout, tôt pour s’en aller gagner leur pitance. Sans toujours parvenir à joindre les deux bouts à la fin des mois. T’en connais beaucoup, toi, des ouvriers, et pas seulement dans ton pays, mais ailleurs aussi dans le monde, qui sont devenus riches avec leur travail? Et pourtant, ce sont eux qui se lèvent le plus tôt, crois-moi.

Bref, pour en revenir à ma secousse – 4,8 sur l’échelle de machin, je l’apprenais le lendemain – je t’assure qu’elle m’a fait flipper. Si, je t’assure. D’ailleurs, les murs de mon appartement se sont mis à trembler, comme mes meubles, du reste. On aurait pu croire qu’ils y mettaient de la frénésie en se déplaçant au gré de la secousse, mes meubles. Avec eux, j’ai tremblé.

 J’ai commencé ma lettre en te parlant de temps, de secondes… Je la termine avec cette même aiguille, que j’ai alors contemplée pendant tout le séisme. Je l’ai regardée, regardée et encore regardée, cette aiguille qui semblait me narguer. Crois-moi, il m’a semblé qu’elle mettait une éternité pour parcourir à peine le tour du cadran.

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