Vie privée, vie publique


Peut-on parler du respect de la vie privée sans donner des exemples, et ce faisant, manquer justement à ce respect que l’on entend promouvoir? Quoi que l’on fasse, on débouche sur des insatisfactions.

Une histoire récente est à ce sujet exemplaire. On ne nommera personne, à la différence de ce que viennent de faire les médias, en partie à tort. Notre évocation pourra paraître bien abstraite à ceux qui n’auront pas été mis au parfum par leur gazette préférée, mais tant pis, c’est un moyen de ne pas céder à une dérive cancanière. Soit une personnalité politique, une femme, candidate à une élection prochaine. Députée au Parlement de son canton, elle s’est liée à un député d’un autre parti (pire, si l’on ose dire: elle est bien à gauche, il est bien à droite). Ils sont ensemble, bien que chacun ait gardé son domicile. On le sait dans leur environnement, mais ils ne l’ont pas crié sur les toits, ils entendent rester discrets, et rien n’en avait transpiré dans les médias.

Pourquoi en aurait-on parlé? C’est leur affaire, pour autant que les exigences de leurs camps respectifs soient respectées, et il semble bien que les deux veillent à cloisonner ce qui mérite de l’être.

Néanmoins, à la faveur de la nouvelle campagne électorale de la dame, un journaliste de la radio fait état de cette réalité – traîtreusement, pourrait-on dire, puisque la question est évoquée en direct: l’intéressée peut bien refuser d’entrer en matière parce que cela relève de la vie privée, le coup est réussi, les deux noms sont évoqués publiquement.

Et ça n’a pas manqué. La république des pipelettes s’est emparée de l’information «maintenant publique», qui a donc été mise en valeur dans plusieurs médias écrits. Quel intérêt? Admettons le cas du portrait, où la réalité de ce couple tout de même singulier fait partie des caractéristiques de chacun des deux, en l’occurrence d’elle, que l’on est en train de présenter au lecteur. Mais là encore, une nuance se justifiait, mais ce n’a pas été le cas, nuance consistant à signaler cette communauté de vie avec quelqu’un aux options politiques antagonistes, sans pour autant nommer «l’autre», ce qui aurait permis d’éviter de tomber dans le commérage.

Le plus curieux est que la chose est rendue publique alors que ces deux politiciens ne siègent plus ensemble, lui étant parti assumer un autre mandat politique. Avant, il eût pu se faire, l’un comme l’autre étant capable d’opinions tranchées, que leurs interventions se heurtent au point de faire sourire ou sursauter l’entourage public. Rétrospectivement, les rares occasions n’ont guère dépassé le stade de l’anecdote, et aucune collision d’intérêts n’est apparue. Cela dit, le risque de conflit ou de collision d’intérêts doit être permanent, leur imposant de bien regarder où poser les pieds. La présidente du PS a d’ailleurs reconnu que le fait qu’ils ne soient plus dans la même arène politique était rassurant.

On parle donc de cette liaison au moment où elle n’est pratiquement plus supposée poser problème, c’est un peu étrange. Nul doute que si la question en était restée à sa première, et bien lourde, évocation radiophonique, elle aurait certes laissé quelques auditeurs interloqués ou perplexes, puis on aurait passé à autre chose. Mais quel motif contextuel validait que d’autres médias remettent immédiatement la compresse, alors qu’ils n’avaient jamais précédemment fait état de cette situation? «Les autres en ont parlé» est souvent, comme ici, un prétexte. Le fait que quelqu’un se mette à en parler devient un déclic, l’ouverture d’une chasse médiatique. Au cas particulier, ce ne fut pas la curée. Nous n’avons pas tout lu ni entendu, mais de ce que nous avons pu constater, l’information en elle-même a été correctement traitée. C’est l’opportunité de cette publication qui reste discutable, et ce n’est pas rien. Il y a eu suivisme, une maladie des médias qui fait souvent des dégâts.

A la nuance près, que nous avons soulignée, qu’il n’était pas indispensable de nommer «l’autre». Cette nuance montre que la limite vie privée, vie publique, ne fluctue pas seulement en raison des circonstances, mais d’une approche plus ou moins respectueuse de la sphère privée. Semblable respect a existé lors d’un précédent romand, similaire parce qu’il impliquait aussi la vie commune de personnalités aux engagements politiques opposés. Les médias n’en avaient guère fait état, n’y trouvant pas motif à franchir la ligne de la vie privée. Mais c’était il y a une dizaine d’année…

Il faut encore penser à d’autres situations de protection de la vie privée, celles vécues par les homosexuels, et là ça se complique. Parce qu’une partie de la population n’accepte toujours pas ces orientations sexuelles, au point parfois d’adopter des attitudes discriminantes, les homosexuels ont de très bonnes raisons de protéger soigneusement leur vie privée, notamment lorsqu’ils font carrière en politique. Ca se discute, puisqu’on connaît des personnes ayant fait leur coming-out et s’en étant sorties sur le plan électoral: le plus visible fut, il y a quelques années, un président du Conseil national.

Mais il est plus fréquent que des homosexuels réputés tels dans le microcosme médiatico-politique cachent leur orientation, et c’est leur droit le plus strict. Le paradoxe est que cette protection les expose à des pressions qui les fragilisent. Il est bien connu que les activistes gays leur en veulent de ne pas apparaître dans leur vérité, certains laissant planer la menace de révéler leur situation. Et lorsque les homosexuels sont membres d’exécutifs communaux ou cantonaux, ils risquent, par conviction secrète ou pour céder aux pressions des activistes, de pratiquer une discrimination positive sur le plan des nominations. «Pour être nommé dans son domaine, il faut être homosexuel ou membre de son parti» s’exclamait un fonctionnaire, observateur bien placé, et pas malintentionné, d’une magistrate qui s’est toujours refusé à faire son coming-out. Remarque probablement exagérée, mais révélatrice d’un malaise qui résulte du statut ambigu de ces personnalités.

Et plus on observe, plus on se rend compte que le non-dit corollaire de cette protection (légitime, répétons-le) de la vie privée, génère des complications, voire des conflits d’intérêt.

D’où aussi, de temps à autre, des pressions sociales ou médiatiques visant à amener ces gens à plus de transparence. Funeste transparence, qui passerait outre à des intégrités personnelles. Force est de reconnaître que les problèmes évoqués sont insolubles actuellement. Pour cette raison, parce qu’on reste sur des insatisfactions objectives, le risque existe que des atteintes à la vie privée se multiplient, ce contre quoi il faut être vigilant.

Article paru dans “Courant-d’Idées

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