Vaud, victoire de la gauche tranquille


En dépit d’un parlement qui reste à droite, la gauche vaudoise est maintenant majoritaire au Gouvernement, en principe pour cinq ans. Chapeau! Une victoire qui s’assortit d’une majorité féminine au sein dudit Gouvernement.

PAR PIERRE KOLB

Ce deuxième enjeu du 2e tour bouclé aujourd’hui n’a pas fait l’objet de débats importants, preuve que l’on est blasé. Le canton de Vaud avait mis du temps à accepter des femmes à ce niveau, voilà que leur passage à la majorité nous paraît banal, tant mieux! Le moment n’en est pas moins important. Connaîtra-t-on une situation, à l’instar du virage nucléaire de la Confédération, où les femmes feront pencher la balance sur un objet important? Difficile à dire.

Ce sont donc les trois politiciennes de gauche, les socialistes Nuria Gorrite et Anne-Catherine Lyon avec l’écologiste Béatrice Métraux, qui constituent, avec la radicale Jacqueline de Quattro élue au premier tour, ce quarteron féminin dominant. Le gros écart de voix (5 à 8%) séparant les gagnantes du perdant du jour, l’UDC Claude-Alain Voiblet, ne permet pas de considérer leur appartenance à la gent féminine comme déterminante dans leur victoire, mais il est au moins aujourd’hui prouvé comme jamais que cette appartenance ne constitue plus un obstacle dans la mentalité des électeurs. Cette révolution des esprits aura demandé à peu près un demi-siècle, elle est faite. La majorité du jour a cette portée symbolique qui fait de l’égalité politique hommes-femmes un acquis. C’est bien.

On ne s’aventurera en revanche pas à considérer la majorité de gauche comme un acquis, loin s’en faut. N’empêche, quel chemin parcouru! Il y a vingt ans l’accession du Vert Philippe Biéler au Gouvernement vaudois marquait un tournant: celui d’un renforcement d’une gauche qui avait su s’affirmer plurielle, et cet aspect était important. Jusques là le Parti socialiste n’arrivait désespérément pas à dépasser sa double présence à l’exécutif cantonal. Tous les quatre ans, soit on remplaçait un des deux sortants, soit on les renouvelait les deux en joignant un troisième larron dont tout le monde admettait qu’il était «de combat», au mieux qu’il se préparait à une succession ultérieure.

L’élargissement de la gauche a permis de débloquer la situation. Cette gauche pouvait-elle dès lors être plurielle au point de s’incorporer un popiste capable de faire l’appoint majoritaire? C’est ce qu’a failli faire croire l’épisode Zisyadis en 96-98, à la faveur d’une crise. De fait une parenthèse vite refermée, et pour longtemps au vu des difficultés actuelles de l’ultragauche.

D’autres difficultés, celles des Verts rabotés par la funeste irruption des Verts «libéraux», ont permis que le dynamisme global de la gauche se fasse aujourd’hui sous la forme du troisième fauteuil socialiste si longtemps attendu.

On le sait, cette majorité n’aura pas le soutien qu’il lui faudrait au Grand Conseil. Il va falloir regarder où l’on met les pieds… Cependant, à quoi sert de changer un des rapports de force, gouvernemental au cas particulier, s’il faut renoncer à peser sur les grandes orientations, sous le prétexte de durer? Pierre-Yves Maillard a rappelé aujourd’hui encore sa volonté de donner des inflexions à la politique cantonale, il se veut prudent mais n’entend pas devenir majoritaire pour des prunes. Son premier levier serait la politique d’investissements, choix judicieux: la droite a manqué de souffle sur ce plan. Ce serait un premier levier, mais une signature de gauche crédible ne saurait se limiter à ça. On verra.

Cette situation insolite de cohabitation de deux majorités est en tous cas un défi passionnant. Il y faudra du talent. Mais ce canton a de la chance: ses meilleurs élus ne sont pas partis au Conseil fédéral.

Le perdant et la gagnante perdue

L’attente des résultats de ce dimanche 1er avril 2012 était tributaire de la difficulté de faire un pronostic s’agissant de la tentative de reconquête de la droite. Même si beaucoup d’observateurs doutaient de la force de mobilisation de cette dernière, l’engagement des caciques libéraux-radicaux incitait à garder l’éventualité d’un résultat serré. Il n’en a rien été. Le lourd échec de Claude-Alain Voiblet montre à quel point feu Jean-Claude Mermoud entretenait l’illusion agrarienne qui permettait à l’UDC de ratisser très large. Voiblet, apparatchik de l’UDC, n’avait pas la possibilité de cacher qu’il venait d’atterrir. Grâce à ce grave accident de parcours de la droite, le parti de Christoph Blocher perd son seul fauteuil gouvernemental en Suisse romande. Intéressant!

Les résultats électoraux ont apporté un autre enseignement. Le score d’Anne-Catherine Lyon, médiocre il y a trois semaines, ne s’est pas amélioré. Les trois femmes de la gauche étaient presque à égalité au premier tour. Aujourd’hui on voit que la «nouvelle» du PS, Nuria Gorrite, a gagné 2.000 voix, tandis qu’Anne Catherine Lyon la sortante en perd 2000! renforçant son image de maillon faible de la gauche. Et refusant de voir le problème, elle s’autorise d’exprimer publiquement son souhait de garder son département alors que tous ses collègues gouvernementaux, de droite à gauche, ont soigneusement évité de parler de la répartition, en vue de ne pas hypothéquer le débat interne du collège. Dangereuse sortie: la ministre s’est ainsi exposée à un réexamen de son bilan, qui n’est pas fameux. Une réforme scolaire globale lancée sans la justifier, que la droite a récupérée. Pire, dans le domaine culturel: l’échec du projet de musée de Bellerive et, dans un dossier plus vital parce que moins élitaire, une gestion fumeuse du statut des écoles de musique. N’y aurait-il pas un autre département qui correspondrait mieux aux aptitudes de cette juriste technocrate?

Article paru dans “Courant d’Idées

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