Bruxelles et Viktor Orban, un acte d’accusation presque vide


Il existe des crimes presque parfaits. Il existe également des actes d’accusation presque parfaits. Les griefs assortis de mesures de rétorsion formulés par la Commission européenne à l’encontre du gouvernement de Viktor Orban en représentent  un cas d’école.

PAR ANDRE RESZLER

Car  contrairement à la gravité des  accusations, le dossier compilé par Bruxelles est pratiquement vide. La liste des violations du droit européen et des droits de l’homme dont Budapest serait responsable reste quant à l’essentiel au niveau des généralités avec très peu de cas concrets à l’appui. Prête à franchir le seuil d’une «nouvelle dictature», la Hongrie est «clouée au pilori», écrit la “Neue Zürcher Zeitung”; il importe d’arrêter la «dérive autoritaire» avant qu’elle ne déteigne sur l’ensemble des pays de l’Est, avertit de son côté “Le Figaro”. On est en droit de se demander ce qui justifie la véhémence des avertissements,  mises en garde et menaces suivis d’ultimatums qui se succèdent à  rapides intervalles. La  coordination des tirs donne en tout cas l’impression  qu’on est en présence d’une action concertée, le Conseil de l’Europe et le Fonds monétaire international  emboîtant le pas à l’Union Européenne qui garde la responsabilité principale des  opérations. Viktor Orban pourra «difficilement échapper à l’impression d’encerclement”, conclut “Le Figaro”.

En point de mire des critiques se trouvent un certain nombre de dispositions de la nouvelle Constitution qui remplace celle de…. 1949, plusieurs lois fondamentales, ainsi que l’esprit nationaliste excessif qui les inspire. Reprenons rapidement quelques points pour dissiper le halo de malentendus qui les entoure.

Les méfaits de la Constitution?

Le chroniqueur du “Temps” incrimine  avant tout l’ «hallucinant Préambule» de la Constitution qui met en exergue les premiers vers de l’hymne national: «Dieu, bénis l’homme hongrois». Il lui reproche de remonter la continuité de l’histoire hongroise au roi Saint Etienne qui a jeté «les bases de l’Etat hongrois». Il  dit   «s’étrangler de rage devant la vulgarité  d’un pouvoir mafflu…»

L’introduction de ce texte fondateur regorge sans doute d’emphase et sa solennité détonne dans une Europe souvent embourbée dans ses définitions et ses déconstructions de l’identité nationale. L’importance qu’elle accorde à la nation comme source vivante de valeurs s’explique pour une bonne part par le souci de prendre le contre-pied de l’identité « internationaliste » qui avait remplacé jusqu’en 1989 la notion d’une identité hongroise à proprement parler nationale. 

La référence religieuse n’est ni inhabituelle ni choquante. On la trouve dans bien de loci fondateurs en Espagne, en Allemagne, en Suisse, en Angleterre («God save the Queen») ou encore aux Etats-Unis. En Hongrie, elle rappelle un fait historique  à peu près inconnu dans l’hémicycle du Parlement européen: en adoptant le christianisme, le premier roi de la Hongrie a également enraciné dans son pays la civilisation romaine dont ce dernier était porteur. Ajoutons que,  particulièrement soucieux des valeurs fondatrices des sociétés modernes, Orban s’adresse volontiers au passé national. Mais s’il se tournait vers l’Union européenne, quelles valeurs lui proposerait-elle? 

Une dernière remarque. Loin d’abolir la république, la nouvelle dénomination de la Hongrie – la Hongrie tout court, sans allusion à la république, – l’article B de la nouvelle constitution précise que «son régime politique est République». L’article C ajoute que «le peuple constitue la source du pouvoir».  On lit plus loin que «Nous sommes persuadés que notre culture nationale est une contribution à la riche diversité de la culture européenne.»

Passons brièvement à la violation des principes démocratiques.

Une entorse à la séparation  des pouvoirs? 

L’argument ici porte sur l’abaissement de l’âge de la retraite des juges des 75 ans actuels à 62. L’opposition affirme qu’il s’agit d’un acte politique portant gravement atteinte l’indépendance traditionnelle des magistrats. Sans entrer dans le débat sur la question de savoir si la nomination des juges dans les pays démocratiques est exempte de toute coloration politique, il  est tout à fait clair que le gouvernement Orban entend par cette mesure éloigner de la scène un certain nombre de juges nommés par le régime communiste avant les changements politiques de 1989. Dans de nombreux pays de l’Europe occidentale qui échappent à l’ire de Bruxelles, cette  pratique est loin d’être inconnue. On se contente de dire que «c’est de bonne guerre». Et, de toute façon, existe-t-il une règle européenne généralement admise qui spécifierait l’âge de la retraite des juges?

On pourrait reprendre point par point la liste des griefs:  dans la plupart des cas, le procès d’intention remplace l’administration des preuves.

La part des choses

Cela dit, on peut se demander si  Viktor Orban n’est pas en partie responsable des charges portées contre lui.

La loi à maints égards  incompréhensible sur  la censure des médias  est probablement à l’origine de l’ostracisme qui le frappe.  Sans en l’exonérer, il faut néanmoins préciser que l’organe de surveillance des médias qu’elle a institué n’a jusqu’à ce jour  pas empêché la parution d’un seul  article anti-gouvernemental et qu’aucun procès n’a été intenté contre des journalistes qui auraient enfreint ses dispositions. Orban aurait-il inconsciemment intériorisé l’autoritarisme du régime de Kadar qu’il avait combattu dans sa jeunesse? Sa connaissance du monde occidental laisserait-elle à désirer? En tout cas,  il ne possède pas les dons de communication que manient avec succès ses ennemis politiques bien connus en Occident.  

L’accusant d’être responsable de la «dictature parlementaire» (sic)  qu’il a mise en place, le romancier et essayiste György Konrad, réclame inlassablement la démission d’Orban de son poste de chef de gouvernement. Chef de file, avec Istvan Kertész et Péter Nadas, des milieux intellectuels proches de l’opposition, c’est lui qui inspire les critiques occidentales dont les connaissances de la situation de la Hongrie sont plus que lacunaires. A la question de savoir quelle était la période la plus heureuse dans l’histoire du pays au XXe siècle, il a  désigné, fin 2011, dans les colonnes de la NZZ, la deuxième moitié de l’ère de Janos Kadar. Faut-il s’étonner que Viktor Orban ne trouve pas de grâce à ses yeux?

Pourquoi  la Commission soutient-elle une opposition largement minoritaire en Hongrie face à ses autorités librement élues? Peut-être, entre autres raisons, parce qu’elle  espère retrouver à bon compte une parcelle de son autorité  largement mise à mal lors des crises qui secouent l’Europe depuis quelque temps. En attendant, par l’écho qu’elle suscite, l’affaire est susceptible de causer à la Hongrie – et par ricochet, à la cause européenne, – un tort considérable. Il est temps d’arrêter le jeu de massacre. 

 L’auteur est historien et écrivain, professeur honoraire à l’Université de Genève.

 

 

 

 

 

 

 

 

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