A propos de la gauche au pouvoir


Comme une desespérante fatalité: c’est bien connu, la gauche au pouvoir vire à droite.

PAR PIERRE KOLB

Ayant sur cette assertion rédigé un éditorial il y a 46 ans, nous nous dirons bien placé pour invoquer la fatalité. Les exemples décourageants ont abondé. A commencer il y a près d’un demi-siècle par la personnalité controversée du travailliste Harold Wilson qui, porté au pouvoir par l’aile gauche de son parti, a fini par se faire réélire avec le soutien du «Financial Times»… inspirant à la revue Esprit, en juin 1966, cette formule: «Personne ne niera l’habileté et le courage de Wilson – le grief que nous lui faisons est d’user d’habileté pour l’emporter sur la droite et de courage pour repousser les pressions de la gauche.»

En moins flamboyant, on connaîtra ensuite les Allemands Helmut Schmid ou Gehrard Schröder. Il y avait cette façon gourmande, chez bien des éditorialistes, de louer leur pragmatisme: Faisant de ce vocable un qualificatif de camouflage pour la trahison des idéaux de gauche. Ce pragmatisme est aussi quasiment la condition posée par les mêmes éditorialistes pour qu’un socialiste puisse être élu au Conseil fédéral.

Comme une désespérante fatalité. Mais il est trop simpliste d’aborder ainsi ces quelques exemples, sans tenir compte des circonstances, telle la coalition avec les libéraux que dut expérimenter Helmut Schmidt. C’était un héritage de l’ère Willy Brandt, une formule qui avait d’ailleurs été le moyen de sortir d’une éphémère Grande Coalition SPD-CDU. Ou pensons aux conséquences du virage à droite de Schröder. Il ne l’a pas remis en selle, mais a accéléré sa chute.

Il ne faut surtout pas gommer l’impact de personnalités de gauche comme Willy Brandt, qui a plus marqué son pays par son envergure morale que par ses réformes sociales, et surtout par sa créatrice Ostpolitik. Des personnalités? Ce demi-siècle a encore connu le Suédois Olof Palme! dont la politique internationale a frappé les esprits, mais dont on a moins bien connu les réformes sociales intérieures, qui furent des applications audacieuses des idéaux de gauche. Son assassinat a coupé cet élan, et peut-être allait-il au-devant de revers politiques, mais nul ne peut savoir ce qu’il eût fait en phase de reflux.

Ne pas oublier enfin des gestes historiques qui redorent certains blasons, comme celui de Harold Wilson, dont le gouvernement a fait abolir la peine de mort en 1969. Il fallait le faire. Un détail qui nous fait passer au souvenir de François Mitterrand qui, dès son élection de 1981, s’était attelé à l’abrogation de la peine de mort.

Il y a une dimension morale des bilans de la gauche au pouvoir. En Suisse Simonetta Sommaruga, commise à Justice et Police, porte la dure responsabilité de moraliser la politique migratoire. On attend. Mais, puisque l’on met le doigt sur cet aspect sensible de la participation de la gauche suisse au pouvoir, n’y aurait-il pas lieu de reconnaître, du moment que le gouffre des inégalités se creuse, avec la paupérisation d’une partie de la classe moyenne, qu’il y a d’autres priorités que ces problèmes d’asile? Ce n’est pas une question de priorité, mais d’occasion, puisqu’une représentante des socialistes est maintenant au coeur du système. Il n’y a pas si longtemps Moritz Leuenberger, qui avait si bien su annoncer – théoriquement – la fin du nucléaire, a laissé passer, lors d’une échéance de la centrale de Mühleberg, l’occasion d’en initier le processus.

Certes des obstacles se dressent qui restent insurmontables. Mais lorsque les impossibilités s’accumulent, n’est-ce pas le signe que l’on a atteint les limites de la participation socialiste à l’exécutif? Pour trouver la seule fois où un socialiste a claqué la porte du Conseil fédéral, il faut remonter à 1951, après un échec populaire sur le régime financier. Depuis, les victimes de problèmes de santé mises à part, tous ces élus ont pu choisir pépère l’heure de leur départ, après des années sous la Coupole occupées à passer des compromis, à admettre des compromissions et à avaler moult couleuvres, en fin de compte assez bien digérées. Nul doute que cette pesante nécessité de conserver à la gauche ses deux fauteuils difficilement acquis est à porter au passif de cette participation au pouvoir. Nonobstant l’inévitable complexité des mécanismes institutionnels qui rend difficile un bilan de la gauche suisse, celle-ci paraît usée par un formalisme tacticien qui la rend oublieuse de ses raisons d’être.

La complexité institutionnelle est liée au fédéralisme ou à ce qu’il en reste, en ces temps où la démocratie de proximité est régulièrement court-circuitée par l’emprise du pouvoir fédéral et par l’empire des technocrates. N’empêche, ce qui se vit dans les cantons peut encore compter, c’est tout l’attrait de l’expérience vaudoise. Ses particularités – majorité à l’exécutif, mais pas au législatif – expliquent la prudence des acteurs de ce processus de bascule. Mais ils ne peuvent pas ignorer l’attente dont ils sont l’objet. Il faut que cette gauche apporte quelque chose sur le plan de la justice sociale. Et sur le plan de l’honneur. Car un des ferments de la montée de la gauche vaudoise a été l’affaire dite des 523, péripétie fructueuse de refus d’expulsions arbitraires, péripétie qui, par les ententes politiques qu’elle a impliqué, fut le creuset d’une politique de centre-gauche. La crainte existe que ce fondamental ne passe aux oubliettes.

Que dire maintenant de la gauche française, qui a bien des chances de revenir aux affaires au sommet de l’Etat? On le voit assez, pour que cette montée en puissance soit possible, il aura fallu que s’impose en la personne de François Hollande une figure peu profilée, sorte de passe muraille idéologique, qui continue, au moment de gravir les dernières marches, de susciter bien des interrogations. Bien sûr, le rejet de Sarkozy est un motif premier, et suffisant, à justifier et à espérer l’alternance, quelles qu’en soient les incertitudes. Après, qui vivra verra.

Article paru dans “Courant d’Idées

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One Response to “A propos de la gauche au pouvoir”

  1. Bernard Walter 26 avril 2012 at 15:18 #

    Je ne vois pas où est la fatalité là-dedans. La social-démocratie est l’arme finale pour contrer les mouvements qui avaient pour vrai programme la défense des classes populaires. Le débat sur les avatars des mouvements communistes est une question qu’il n’est pas possible d’aborder ici. Mais toujours est-il que le combat sans merci contre les mouvements communistes ou autres mouvements de gauche que n’ont cessé de livrer les sociaux-démocrates a souvent précipité une partie des couches populaires dans les bras de l’extrême-droite. (Mitterrand peut se targuer d’avoir bien réussi ce genre de boulot.)
    Et en effet, en quoi les hommes et femmes qui exercent les travaux les plus durs pourraient-ils se reconnaître dans ces politiciens socialistes qui, lorsqu’ils sont dans les exécutifs, trahissent régulièrement leurs bavardages ? Qu’est-ce que ces travailleurs retrouvent de leur existence chez cette caste bien policée qui récolte les miettes du gâteau capitaliste au prix de leur soumission ? Voyez le conseiller fédéral Berset. Ecoutez -le. Il est complètement interchangeable avec n’importe lequel de ses pairs de droite. Et c’est ce qui s’est passé le plus souvent avec les conseillers fédéraux socialistes.
    En France, à ce qu’il me semble, le seul président qui ait eu vraiment le souci des citoyens et du pays, c’est De Gaulle. Pas précisément un socialiste!
    Ceci dit, mes voeux accompagnent Hollande. J’ai la faiblesse de le croire assez sincère.

    Au plan mondial sur le rapport entre “faucons et colombes”, voir le livre édifiant de Luis Gonzalez-Mata “Les vrais maîtres du monde” Ed. Grasset 1979

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