Nicaragua, quand les enfants travailleurs de la rue se font journalistes


T-shirt noir de Radio Fribourg et casquette vissée sur la tête, Danierick Joel Duarte Sobalvarro (à droite sur la photo Jacques Berset) a le sourire malicieux. Venant tout droit de Jinotega, ville du nord du Nicaragua située à 10’000 km de la Suisse, surnommée la “cité des brumes”, le jeune homme de 13 ans est l’invité de la campagne d’information d’E-Changer.

 PAR JACQUES BERSET, AGENCE APIC

L’organisation de coopération solidaire Nord-Sud veut sensibiliser le public suisse aux dures réalités de la vie des enfants et adolescents du Nicaragua, mais également témoigner de leur lutte pour défendre leur dignité et leurs droits.

C’est une première pour Danierick, travailleur de la rue, écolier mais également communicateur social et journaliste. Jusque-là, il n’avait jamais quitté son pays situé en Amérique centrale. Il sort des studios de la radio locale fribourgeoise, où il vient de participer à l’émission “A l’Ombre du Baobab”, avec Corinne Duc Barman, volontaire d’E-Changer au Nicaragua, et Lydia Palacios Chiong (à gauche sur la photo Jacques Berset), coordinatrice de l’association “Tuktan Sirpi”.

Des enfants victimes de violences, d’exploitation et d’abus sexuels

Fondée à Jinotega en 1994, cette ONG accompagne et encadre les enfants et adolescents qui travaillent dans la rue et sur les marchés de la ville. La communication, la sérigraphie, la coiffure, la danse, le théâtre et l’autodéfense figurent au programme de la formation qu’offre “Tuktan Sirpi”, une organisation soutenue par E-Changer.

Souvent victimes d’abus sexuels, de violences et d’exploitation, les enfants travailleurs du Nicaragua cherchent à oublier en sniffant de la colle utilisée pour réparer les chaussures ou en inhalant des solvants pour la peinture. “C’est le meilleur coupe-faim, mais cela provoque de graves atteintes à la santé”, souligne Corinne Duc Barman.

L’association “Tuktan Sirpi” (petit enfant en langue des Indiens miskitos du Nicaragua) est née dans un contexte difficile pour le Nicaragua, relève Lydia Palacios. Dans les années 80, suite à la révolution sandiniste, les familles et les enfants de Jinotega bénéficiaient de nombreux programmes sociaux mis en place par le gouvernement. Puis les opérations menées par les hommes armés de la “contra”, en fait une guerre sanglante financée par le gouvernement américain et la CIA, suivie des programmes de réajustements structurels, ont fortement appauvri la population.

Le travail des enfants, une question de survie

La guerre avait vidé les campagnes, forçant des communautés entières à migrer en ville. De nombreux enfants, certains âgés tout au plus de 8 ans, ont alors envahi le marché et les rues, survivant comme vendeurs ambulants, livrés à eux-mêmes, exposés à tous les dangers. Il y a une dizaine d’années, quelque 600 enfants travaillaient sur le marché de Jinotega. “Nous avons très vite compris que chercher à éradiquer le travail des enfants n’avait pas de sens, car il s’agissait pour eux d’une question de survie… Cependant, nous nous avons lutté pour qu’ils ne soient pas exploités, qu’ils puissent aller à l’école, apprendre à lire et à écrire, se reposer, s’amuser, apprendre un métier”, témoigne Lydia Palacios.

Le gouvernement sandiniste avait réussi à faire baisser fortement le taux d’analphabétisme, qui était de 42% en 1980. Dans un contexte d’une politique néo-libérale imposée au Nicaragua, ce taux était remonté à 35% en 2003, d’après une enquête menée sur le marché de Jinotega, affirme la coordinatrice de “Tuktan Sirpi”.

Ces dernières années, la situation s’est grandement améliorée et l’analphabétisme toucherait moins de 10% de la population. Mais il reste toujours des problèmes de déscolarisation, notamment quand les parents ont émigré à l’étranger pour trouver du travail et que leurs enfants sont confiés à une parenté qui a peu de moyens pour les élever. Jinotega est le département du Nicaragua où l’on produit le plus de café, mais la population locale, l’une des plus pauvres du pays, n’en retire que peu de bénéfices, l’argent gagné dans les plantations n’étant pas réinvesti sur place.

Des enfants tiennent le micro

L’ONG soutient l’engagement des enfants dans la communication, pour faire connaître leur situation précaire et sensibiliser la population à ce sujet. Mais là où réside l’originalité de la démarche, c’est dans la participation des enfants et des adolescents à la réalisation des programmes de radio et de télévision.

Tous les dimanches, de 11h à midi, une équipe de journalistes âgés de 9 à 14 ans, fait entendre la voix des enfants de Jinotega sur les ondes de Radio Estereo Libre, traitant de thèmes sérieux comme les raisons qui poussent les enfants à prendre des drogues, à boire de l’alcool, à sniffer de la colle. Les problèmes d’exploitation et d’abus sexuels sur les mineurs, la pornographie sur les téléphones cellulaires et sur internet sont également abordés.

Levé à 4 heures du matin, pour préparer les tortillas à vendre sur le marché

Danierick est l’un de ces enfants travailleurs, qui s’exercent aussi au métier de journaliste, l’après-midi. Car le matin, il doit se lever à 4 heures, pour aller chercher de l’eau au puits public puis moudre le maïs. Sa mère prépare ensuite les tortillas, les traditionnelles galettes confectionnées à base de maïs, qu’il va vendre dès 6 heures du matin sur le marché et dans les quartiers, avant de revenir se changer et de partir pour l’école, qu’il fréquente de 7 heures à midi.

Entre-temps, son beau-père, qui est maçon, s’est rendu à son travail. Après la pause de midi, qu’il utilise pour faire ses devoirs pour l’école, Danierick se rend à l’atelier de communication, où se préparent les émissions réalisées par les enfants journalistes. Ils apprennent le métier sur le tas, accompagné par des personnes plus expérimentées. La journée, pour lui, se termine à 20h00, moment où il va se coucher.

Son futur métier: “Journaliste!”

“Ce que nous faisons comme travail de journalistes, c’est un vrai travail, même si ce n’est pas rémunéré. Nous sommes une équipe de 25, soit 20 filles et 5 garçons. Il faut préparer les émissions, les réaliser, ce n’est pas si simple, au début, de parler à la radio. Les plus anciens font les moniteurs, pour apprendre aux nouveaux”.

“Nombreux sont les enfants intéressés par ce que l’on fait, mais nous sélectionnons les candidats, car c’est un travail difficile, exigeant de la discipline. Il faut vaincre la timidité, voire la peur. Ceux qui restent avec nous sont motivés, et ce travail va nous servir pour notre avenir, nous ouvrir des portes pour plus tard”, affirme le jeune communicateur, avec l’assurance d’un vrai pro. Son futur métier: “Journaliste!”, lance-t-il sans hésitation. “Quand nous parlons des problèmes, nous travaillons avec le cœur, comme si c’était notre propre situation, pour éviter qu’il y ait d’autres victimes…”

Danierick va parler devant des élèves et des étudiants dans divers endroits de la Suisse. Il s’est senti “étrange”, depuis qu’il est en Suisse, de ne pas devoir se lever à 4 heures du matin pour préparer les tortillas de sa mère.

“J’ai parlé devant des collégiens en Suisse. Ils ont tout au niveau matériel, ils n’ont pas besoin de travailler. Mais, en raison du rythme de vie de leurs parents, ils ont moins de contacts avec eux que nous… Moi, je préfère vivre dans ma famille, chez moi!”

 

UNE ENFANCE VULNERABLE

Au Nicaragua, 60% de la population a moins de 18 ans. Selon un rapport du PNUD, 57% des enfants de moins de 5 ans se trouvent en situation de pauvreté. L’extrême pauvreté touche 22% d’entre eux. 300’000 enfants et adolescents travaillent pour aider leur famille à survivre. 80% des enfants en situation de rue ne reçoivent aucun appui institutionnel. Un rapport d’Amnesty International fait état d’une augmentation alarmante de cas de violences envers les enfants de moins de 17 ans.

Selon les données du Commissariat de la femme et de l’enfant au Nicaragua, rapporte E-Changer, entre janvier et août 2010, 1’259 cas de viols ont été enregistrés. Les deux tiers concernaient les jeunes de moins de 17 ans. Le Nicaragua est l’un des pays qui enregistre le plus haut taux de grossesses d’adolescentes. Le département de Jinotega est particulièrement touché.

L’émigration des parents vers les pays comme le Costa Rica et l’Espagne est un problème qui touche nombre d’enfants et d’adolescents au Nicaragua. Seulement à Jinotega, dans une enquête portant sur 517 enfants et adolescents qui ont abandonné l’école, 57% d’entre eux ont reconnu avoir quitté l’école parce que leurs parents ont émigré et qu’ils n’avaient donc plus l’occasion de poursuivre leur scolarité. (apic/be)

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