De l’utopie (2) – Vélo-vision


J’avais proposé le texte qui suit, intitulé Vélo-vision, aux personnes organisant  un « Vélo-Forum » à Genève en 1992. Ce texte est passé, comme de bien entendu, directement aux oubliettes. Vingt ans ont passé, et ce petit retour en arrière n’est peut-être pas inutile.

PAR BERNARD WALTER

Il m’arrive de regretter, à certains moments, de ne pas être célèbre, mais seulement parce que je m’imagine qu’alors certains textes auraient quelque écho dans le public et seraient de nature à agiter un peu le bocal dormant des idées reçues. Mais tout ça n’est qu’illusion. En réalité plus rien ne bouge. Platon proposait une république gouvernée par les philosophes. Eh bien, faute de bon sens, c’est effectivement une philosophe qui va nous gouverner prochainement, et elle s’appelle Dame Nature.

I. Vision de l’avenir.

On aime les visionnaires, mais au cinéma, en littérature, en art, c’est-à-dire là où dans l’optique des décideurs, ils ne servent à rien.

Nous vivons une époque de grand bouleversements, où l’histoire va plus vite que les hommes (renversements des données politiques, Tchernobyl, sida, concurrences économiques extrêmes……), une époque de grands projets (Europe, systèmes de transports, relations aux « pays de l’Est » et à l’ « URSS »…….),  et de grandes mises en question (narco-dollars-mafia trafics, Etat ficheur, écologie planétaire, transports, coûts de la maladie, systèmes d’éducation, relations « Nord-Sud »…….).

Les enjeux sont de taille, le travail à la petite semaine ne fait que nous enfoncer un peu plus dans les impasses. Pour les décideurs intéressés aux problèmes de la vie et donc d’organisation sociale –soit en premier lieu les politiciens et les techniciens dont ils s’assurent les services, le temps de la grande dimension est arrivé.

L’esprit visionnaire n’est plus seulement une condition de la création artistique, c’est la condition incontournable de la création du futur. Il est temps pour les décideurs non seulement de s’en rendre compte, mais encore de faire sortir les chevaux du manège pour les lancer dans les larges espaces de la vision et de la pensée.

II. Qu’est-ce que l’esprit visionnaire ?

Pour les décideurs, il y a deux axes – fondamentalement opposés me semble-t-il- de projection sur les sociétés de l’avenir.

La vision terre à terre, celle qui part du mode existant – mode de vie, de pensée, de fonctionnement, de résolution des problèmes, d’utilisation des technologies, d’organisation sociale, en le considérant comme référence exclusive.

La vision imaginative, celle qui imagine d’autres modes possibles – de vie, de pensée, de fonctionnement, de résolution des problèmes, d’utilisation des technologies, d’organisation sociale.

Ce qui donnerait les projections possibles suivantes sur l’avenir.

Vision terre à terre.

Le futur est fait de villes souterraines, d’autoroutes pour bolides,  d’ordinateurs géants pour tout gérer, de colonisation de la Lune, voyages sur Mars et guerre des étoiles.

Vision imaginative

De même que la voiture n’avance plus, à moins de créer des voies de dégagement, des multiplications de ponts et redoublements d’autoroutes, des parkings – et ce jusqu’à la prochaine saturation, de même le mode de développement actuel s’empêtre dans ses propres déchets (y compris ceux terribles de la guerre) et ne laissera plus que les déchets et les déchets des déchets quand il aura tout dévoré.

Quelle société pour demain ? Quelles priorités ? Quels chemins de pensée et de technologie pour y parvenir ?

Voilà les questions que le visionnaire imaginatif se pose. Et il n’évitera pas les plus folles visions, celle d’une Terre avec de l’eau claire et de l’air propre, ou celle d’hommes paisibles et souriants que ne torture point l’idée de populations affamées (parce que donc il n’en existe plus !), celle de villes roulant à la vitesse du cycliste, d’animaux libres, de forêts heureuses…

Et s’étant créé la représentation d’une société harmonieuse, il imagine des parcours concrets pour y parvenir.

III. Et le vélo ?

Dans ce vaste débat, le vélo apparaît comme une question mineure. On peut aussi le considérer comme une question majeure. Ou comme exemple d’une question majeure.

Pour le visionnaire terre à terre, le vélo va certainement être une quantité négligeable.

Pour le visionnaire imaginatif, il représente une solution de premier ordre aux problèmes de bien-être et de déplacement dans les villes.

A condition de sérieusement le promouvoir.

C’est-à-dire d’imaginer d’autres modes de vie, de pensée, de fonctionnement, de résolution des problèmes, d’utilisation des technologies, d’organisation sociale.

IV. Quel futur ?

Posons les vraies questions et donnons leur des réponses claires.

Quelle est la place du vélo dans la ville de l’avenir ?

Est-ce que ce n’est qu’un folklore pour originaux un peu déphasés ?

Mais dans ce cas, pourquoi faire des pistes cyclables ?

Si les services de la circulation développent un réseau de pistes cyclables à Genève, est-ce pour que les Associations de défense des cyclistes se tiennent tranquilles, est-ce pour les Autorités une assurance contre d’éventuelles critiques ?

Ou cela répond-il à un regard plus vaste sur la question des transports ?

Pour résumer :

dans le volume de circulation d’une ville, le vélo est-il destiné à rester une quantité négligeable

ou est-il un moyen de transport urbain qui représente une solution sérieuse aux problèmes de santé, de bien-être, de circulation, de pollution et de bruit ?

Poser la question de l’avenir du vélo en ville sous cette forme antinomique revient à faire ressortir clairement deux idéologies encore très antagonistes.

La première, c’est celle du primat de la liberté individuelle au service de laquelle on met une technologie toujours plus performante, en même temps que constamment dépassée.

La seconde met en priorité le respect de la vie sous ses différentes formes et au nom de ce principe est capable de remettre en question les réalisations de la technique et de la science en posant comme préalable leur utilité réelle pour la collectivité.

Disons-le tout net, l’avenir est à cette tendance, que nous appellerons humaniste et intelligente. Tout dans une ville moderne le démontre à l’envi ; le simple bon-sens hurle devant le développement des grandes villes, et la façon dont y sont organisés habitat et trafic. Ceux qui se sont enrichis à la réalisation de ces ensembles le savent bien : aucun d’entre eux n’y habite, tous ont leur villa et leurs résidences secondaires.

En ce qui concerne le trafic en ville, point n’est besoin de longues études scientifiques pour observer que le moyen le plus rapide actuellement (même sans compter le temps passé à chercher une place pour parquer sa voiture), c’est le véhicule à deux roues. Donc, même du point de vue de la froide efficacité, le vélo est un outil de déplacement des plus appropriés.

V. Quel présent !

La condition du cycliste en ville de Genève, c’est (encore) un scandale. A bien des points de vue, il semble que le vélo est encore considéré comme un instrument marginal en ville, et que, même avec quelques aménagements de pistes cyclables, il reste plus toléré que reconnu.

Place des 22 Cantons, j’y suis un jour à pied et je vois un vélo dans la colonne de voitures. Mon réflexe : il est fou, qu’est-ce qu’il fait là ? il a envie de se faire tuer. Je réalise brusquement que ça, je le fais chaque jour, à cet endroit même ou ailleurs. Et ça m’a fait un peu peur.

Je gage qu’aucun de nos responsables n’oserait, en tout respect des règles de la circulation, emprunter quotidiennement la rue de la Croix-Rouge, direction boulevard Jaques-Dalcroze : entre bus à droite et voitures à gauche, tous roulant à pleine allure, c’est un demi-suicide. (Il n’y avait à cette époque encore pas de piste cyclable sur ce tronçon… et même avec une piste cyclable…).

VI. Regards sur la ville.

Cet article n’est pas un plaidoyer contre la voiture. Son propos est avant tout de porter un regard sur les choses et d’inciter d’autres à le faire aussi. De susciter des perspectives différentes.

Le regard habituel sur la circulation est un regard d’automobiliste. La traversée de la Rade par exemple, la simple problématique d’une traversée de la Rade (à l‘époque se discutait le projet de faire une traversée de la Rade pour les voitures –pont ou tunnel- qui a abouti à un vote populaire après des années de débats, où 70% de la population s’est opposée à ce projet) , c’est l’expression d’un regard purement automobilistique. Une fois cette traversée réalisée, il faudra se pencher sur d’autres problèmes d’automobilistes, une traversée du lac à Genthod, puis à Versoix, et ainsi de suite.

Presque tout est ainsi vu à travers la lorgnette de l’automobile, non seulement dans les milieux de promotion de la voiture, mais aussi dans la presse quotidienne, dans les milieux responsables de la circulation, et jusque dans les milieux Verts, où la tendance est souvent de penser les problèmes en termes de réaction à la toute-puissance de la voiture plutôt qu’en une vision globale de la ville.

Quittons pour une fois la perspective de l’automobiliste et évoquons d’autres regards, ceux dont on n’a pas l’habitude de tenir compte, les regards de ceux qui ne sont pas automobilistes,

des personnes âgées, des petits enfants. La toute-puissance du trafic à moteur étant dans les esprits une donnée indiscutable, ils n’ont d’autre regard que celui de l’obéissance ou de la crainte. Leur seule ressource est de se plier au diktat de la ville moderne. Vivons-nous une société si pénétrée du droit exclusif du plus fort pour ne pas penser à restaurer un équilibre dans la vie d’une ville, à la recréer de telle sorte que chacun y ait sa place ?

Et puis il y a les cyclistes. Eux sont souvent automobilistes, mais ils ont fait un pas vers autre chose.

Cet autre chose, quel est-il ?

Une attitude active dans le sens de la « qualité de la vie ». (Sous la présidence de Giscard d’Estaing, on a nommé un ministre de la « qualité de la vie » !  Existe-t-il toujours ? Ou cela n’est-il resté qu’un opportuniste coup de pub ?)

Cultiver le plaisir du déplacement, et aussi sa forme physique et mentale, aller vers l’ « anti-stress ».

Cet autre chose témoigne d’une attitude pacifique, non polluante ni par le bruit, ni par la vitesse, ni par les gaz.

Et puis il y a de la fraternité entre les cyclistes.

Cette attitude rejoint celle des hommes lucides qui demandent à leurs semblables d’être à l’écoute de la vie et de la respecter.

VII. Du rapport vélo-voiture.

C’est le pot de terre contre le pot de fer.

Tant que le vélo ne sera pas respecté, tant qu’il ne sera pas considéré comme un élément positif de la circulation – ne serait-ce que parce que l’usage du vélo fait baisser la densité du trafic automobile, donc diminue les bouchons- force sera au cycliste de porter un regard critique sur l’automobile et les automobilistes.

Pas sur l’automobiliste en tant qu’individu, mais sur un état d’esprit général.

Pour les autres usagers, l’automobiliste est un prédateur redoutable. Aux autres de faire attention, car en cas de collision, c’est toujours le pot de terre qui subit. Une erreur d’automobiliste en ville n’a que des conséquences minimes pour lui-même, les conséquences graves sont réservées au cycliste. Inversement, une erreur de cycliste n’a aucune conséquence pour l’automobiliste, mais elle peut être fatale pour lui-même.

Il faut sensibiliser l’automobiliste à ce rapport complètement inégal.

Les pistes cyclables : si c’est la caution de bonne conscience des autorités, alors que ces autorités les fasse respecter et interdise absolument aux voitures de s’y arrêter. Et qu’elles soient aménagées correctement.

Le seul endroit sûr pour ces pistes, c’est le long des trottoirs. Les tracer le long de files de voitures en stationnement paraît aberrant. D’ailleurs les bandes bus et taxi sont quasiment toutes à côté des trottoirs. Elles constituent les meilleures zones de sécurité pour le cycliste.

Mais il y a aussi les règles non écrites. Je pense en particulier au respect de la distance vis-à-vis du cycliste, seule une minorité paraît en avoir vraiment conscience. Alors qu’à l’école on soumet l’enfant à toutes sortes de calculs compliqués concernant des situation qu’il ne rencontrera quasi jamais dans sa vie, est-il si difficile de faire comprendre aux gens que l’équilibre est moins assuré sur deux roues que sur quatre ? Et que plus le véhicule à deux roues est lent, plus sa trajectoire est sujette à petites déviations ? Et qu’il peut se présenter un obstacle (un chien, une portière de voiture qui s’ouvre) qui déséquilibre les cycliste ? Que par conséquent la distance de la voiture au vélo diminue le risque ?

D’un point de vue plus général, le facteur vitesse est générateur de tension pour tous. Pour l’automobiliste qui circule, une autre source de stress, c’est l’attente, qui énerve, rend impatient ou agressif. Ainsi, on peut dire que l’automobiliste est de façon permanente sous tension, c’est devenu chez lui une seconde nature. Du point de vue de la santé, une ville rendue aux piétons et aux cyclistes serait un bienfait.

VIII. Retour aux perspectives.

Revenons au propos initial de ce document.

Quelle vision de la vie, quelle vision de la ville de demain ?

Avant de parler d’aménagement, c’est cela qu’il convient de définir.

1991, le 700e anniversaire de la Confédération a été placé sous le signe de l’utopie. (On a pu l’oublier, mais c’est authentique !)

Vélo-vision est une ouverture sur l’utopie nécessaire d’un futur à construire.

Si l’utopie veut devenir réalité, elle n’a qu’un chemin pour y parvenir : le changement des mentalités, fruit de la réflexion de chacun.

Cette réflexion existe souvent à la base de la pyramide, mais elle s’arrête à la peur de l’autorité et au barrage érigé par les détenteurs du pouvoir.

Vélo-Forum est une échéance importante et peut être un outil et un lieu de remise en question ou d’activation des processus.

Concrètement, il s’agit d’aborder le problème à sa racine. Envisager des aménagements sur des bases dépassées, c’est en prolonger la logique et en perpétuer la perversité.

L’aménagement découle de la politique, et c’est précisément la politique du futur qui est à définir.

Les axes de changement nécessaires pour que la ville redevienne un lieu vivable apparaissent en filigrane tout au long de ce document. Pour résumer, il s’agit de rééquilibrer la place, le rôle et le droit de chacun, y compris les plus petits et les plus faibles, restaurer la tranquillité et le bonheur de vivre, faciliter la fluidité des déplacements.

Les moyens pour y parvenir sont simples et bien connus, il suffirait de les mettre en application :

⁃  large développement des transports en commun. La logique voudrait qu’ils soient considérés comme des services, et donc très bon marché, voire gratuits. C’est bien le sens de l’impôt que de construire des infrastructures qui servent à tous ;

⁃  place aux moyens de déplacement privés légers et silencieux du type vélo ou jambes ;

⁃  limitation de la circulation automobile aux cas de nécessité (ambulance, poste, taxis, handicapés, transports lourds, corps de métier). Développement des taxis collectifs.

Ce qui aurait pour heureuse conséquence de rendre la ville aux piétons (il y a eu les zones piétonnes, et cela a constitué un bon pas en avant, c’est vrai, mais que n’a-t-il pas fallu batailler pour que les gros commerçants comprennent qu’ils n’avaient rien à y perdre, au contraire !). Car aujourd’hui, on a installé les voitures partout, jusque sur les trottoirs, on a repoussé les vélos le plus possible hors de la chaussée, les laissant circuler sur les trottoirs et dans les parcs, et ma foi, les piétons…

Concept global de circulation.

Pour éviter  de poursuivre la politique  actuelle de replâtrage qui, tout en accordant certaines choses aux cyclistes, n’examine pas fondamentalement le problème, reconnaît leur existence mais confirme leur marginalité, et qui reste donc axée sur les aménagements pour voitures, il est nécessaire d’inverser la démarche. Avant de construire, il est nécessaire d’élaborer un « Concept global de circulation » dans lesquels soient inscrits les axes d’un moyen et d’un long terme. Où s’inscrive aussi un regard renouvelé sur l’actuel pour planifier l’immédiat d’une façon différente.

Un tel document pourrait servir de base à tout un travail nécessaire d’éducation et d’information.

IX. Pour conclure.

L’essentiel du message ? C’est que le problème relève en premier lieu d’une attitude mentale conduisant à un changement dans la manière de voir les choses. Le changement de toute façon se fera. Autant l’anticiper que subir.  Pour cela il faut sortir de la logique ambiante fatiguée de la politique du palliatif et de l’intérêt matériel immédiat, prendre les questions d’une façon neuve, créative, vivante et respectueuse de la vie.

Et pour ceux qui sont insensibles au chant de ces sirènes, finissons en parlant porte-monnaie. On parle actuellement massivement des coûts de la santé. La pollution et le stress monstrueux engendrés par l’organisation de nos villes modernes contribuent pour une part importante à ces charges devenues insupportables (sans compter les désagréments causés à la population atteinte dans sa santé). Ne serait-ce que pour cette raison, l’ensemble des éléments rassemblés dans cet exposé relèvent effectivement plus du réalisme que de l’utopie.

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