Ces «affaires» militaires qui font éclater une crise de confiance sous la Coupole


Le très controversé dossier des avions de combat Gripen dévoile les lignes de fracture qui séparent le Parlement et le Conseil fédéral, et sèment la discorde entre les membres du gouvernement. Mais c’est au sujet de la gestion globale de l’armée que les motifs de crispation se multiplient.

PAR CHRISTIAN CAMPICHE ET FABIO LO VERSO

La gestion financière de l’armée tourne à la tragi-comédie. Depuis 2005, des crédits militaires pour plus de deux milliards de francs n’ont pas été utilisés par le Département fédéral de la défense (DDPS), dont plus de 900 millions depuis que le conseiller fédéral UDC Ueli Maurer est chargé de l’armée. C’est la Commission des finances du Conseil des états qui a dévoilé, le 13 novembre dernier, cette surprenante nouvelle.

Le côté «ironique» de l’affaire est que la Grande Muette suisse ne cesse de se plaindre, depuis 2005, de ne pas pouvoir assumer ses missions, faute de financement suffisant… Le côté «dramatique» est que ces deux milliards sont perdus. La sacro-sainte règle du frein aux dépenses agit comme un couperet: l’argent non dépensé ne peut plus être utilisé.

«Un œil qui rit, un œil qui pleure»

Le conseiller aux états démocrate-chrétien Jean-René Fournier était visiblement emprunté ce 13 novembre. En qualité de président de la Commission des finances, il confirmait à l’émission Forum de la RTS avoir un «œil qui rit». Il n’est en effet pas courant de découvrir que la très dépensière Défense suisse peut se passer de 300 millions par an. «C’est finalement plutôt réjouissant.»

Mais le Valaisan est aussi membre de la Commission de la politique de sécurité, organe de surveillance de l’armée. à ce titre, il avoue avoir «l’autre œil qui pleure». Militariste convaincu et confiant dans les choix stratégiques et financiers proposés par le DDPS, il doit malgré lui déchanter: «Je crois qu’il y a un problème fondamental de gestion.» Comment croire, dorénavant, aux déclarations d’Ueli Maurer, qui soutient l’acquisition «nécessaire» de vingt-deux avions Gripen au prix de 3,126 milliards de francs?

La crise de confiance entre le Parlement et le Conseil fédéral est consommée. La liste des motifs du courroux est longue (lire un aperçu en page 6), la gestion des Gripen dessinant de surcroît une nouvelle ligne de fracture entre Ueli Maurer et ses collègues. Avant, au sujet de l’armée, le Conseil fédéral restait au moins soudé face au public. Même dans l’adversité. partagé sur l’achat des avions suédois, il se dit prêt à s’en remettre au peuple. Un geste de défiance envers le ministre UDC? «Après les maladresses dans la gestion du dossier, dans la forme comme dans le fond, les conseillers fédéraux n’ont pas de raison de faire des cadeaux à Ueli Maurer», analyse Luc Recordon, conseiller aux états écologiste et membre de la Commission de la politique de sécurité.

Souvenez-vous des trente-quatre F/A-18 américains, dont le coût était estimé à 3,5 milliards de francs. Ils avaient séduit 57% des votants en juin 1993. Ce précédent est historique. Jamais le Souverain n’avait eu, jusque-là, à choisir son armement de défense. Différence de taille, le scrutin avait été déclenché par une initiative des groupes antimilitaristes.

Qu’une votation soit rendue possible par le Conseil fédéral lui-même a de quoi susciter bien des interrogations. D’autant que les Gripen ne sont pas donnés gagnants dans les urnes. De loin pas. Le référendum serait «difficile», analyse sobrement le “Temps” du 7 novembre 2012. «Cet avion n’a aucune chance en votation», assénait le même jour l’UDC neuchâtelois Yvan Perrin, dans les colonnes de la “Tribune de Genève”.

Faut-il ordonner un audit?

La majorité de droite au Parlement veut à tout prix éviter la claque populaire. Elle réclame à cet effet une hausse du budget de la Défense de 4,4 à 5 milliards de francs en 2013 déjà, de façon à permettre l’achat des nouveaux avions de combat. Mais le Conseil fédéral refuse de relever aussi abruptement le plafond de 4,4 milliards. Il propose d’alimenter un fonds spécial, avec 250 à 300 millions par an, destiné à l’acquisition des Gripen. Ce qui ouvre la porte au référendum. Les Chambres se prononceront en mars et en juin 2013. Mais les lignes de fractures passent aussi par là. La droite est divisée et, surtout, désemparée face aux nombreuses anomalies relevées, le 21 août dernier, par une sous-commission parlementaire, chargée expressément de faire la lumière sur les Gripen.

Faudrait-il ordonner un audit du DDPS? Car l’achat du futur avion de combat de l’armée helvétique ronge aussi comme un cancer les services d’Ueli Maurer. Moins en raison des réserves idéologiques et technologiques que du manque de leadership dans les étages supérieurs de l’armée. Caricaturé en quelques mots: il manque un pilote dans l’avion. «Il n’y a pas de stratégie et un sérieux manque de vision à long terme, observe un ancien haut gradé de l’armée. à cela s’ajoute un déficit flagrant en matière de transparence: les généraux n’ont pas voix au chapitre médiatique, le chef du Département instaure un veto d’opinion, difficile de savoir ce que pensent vraiment les officiers. Fait défaut également une unité de doctrine au sein du haut commandement de l’armée, que ce soit au sol ou dans les airs.»

Mais au fait, quelles tâches peut-t-on assigner en Suisse, pays neutre, à un avion de combat? «La mission première de l’avion de combat est la police de l’air. Il doit être capable d’intercepter un intrus par tous les temps, de jour et de nuit. Il doit assurer la défense aérienne du territoire en cas de guerre», expose tel autre bon connaisseur du dossier désireux de garder l’anonymat, quasiment une constante dans ce débat, dès que l’on aborde les angles délicats. Sujet «touchy», le matériel permettant aujourd’hui de remplir ces objectifs en est un, indéniablement. «En Suisse, chaque citoyen est un expert militaire et croit avoir sa petite idée sur le sujet. Mais vous ne trouverez personne pour pouvoir affirmer noir sur blanc que tel avion est le meilleur sur tous les plans, surtout pas à l’état-major», poursuit le spécialiste. Le problème n’est pourtant pas insoluble et trouve sa clé dans une simple équation financière de rapport coût-qualité.

Une flotte unique, moins coûteuse

Actuellement, en effet, deux générations d’avions de chasse coexistent. La première, le F-5 Tiger est en bout de course. C’est bien ce modèle que devrait remplacer partiellement le Gripen, un avion utilisé, dans ses versions C/D, par la Thaïlande, la Hongrie, l’Afrique du Sud, la République tchèque et la Suède, où se trouve son fabricant, Saab. Si la Suisse devait opter définitivement pour le Gripen, elle aurait droit à une nouvelle version bien améliorée. «La substitution se fait à la cadence d’un Gripen pour deux F5», précise notre interlocuteur.

La deuxième génération, le F/A-18 Hornet, est à mi-parcours. Sa durée de vie étant de trente ans, il lui reste encore une quinzaine d’années de bons et loyaux services. Mais quel avion remplacera le Hornet dont il existe 33 exemplaires en Suisse? Le F/A-18 est toujours construit, dans une version E/F plus moderne, qui comporte beaucoup de différences avec le modèle actuel. Il est notamment plus gros, avec un fuselage différent. Il figurait sur la liste des avions pouvant remplacer les Tiger, mais curieusement son fabriquant Boeing s’est retiré du programme.

Ce sont donc les avions européens qui restent en lice. Dans l’évaluation du DDPS, le Rafale français a la meilleure cote, suivi, dans l’ordre, de l’Eurofighter européen construit en Allemagne et du Gripen. Mais la Suisse ne peut pas s’offrir les modèles les plus chers. Le Gripen, par contre, est à portée de bourse. Qui plus est, il satisfait le cahier des charges.

Un ex-pilote lance le véritable pavé dans la mare: «En fait, plutôt que de parler du remplacement du F-5, il serait plus judicieux d’anticiper déjà celui du F/A-18 car la Suisse ne peut pas se permettre d’entretenir deux flottes différentes avec tout à double, les systèmes de simulation, l’électronique, les sièges éjectables, la maintenance, les bancs d’essai pour systèmes électroniques, la formation des pilotes. Autant dire que la facture prendrait l’ascenseur, cela reviendrait carrément à multiplier les frais d’exploitation.»

Le processus d’acquisition d’un avion de combat s’étendant sur une dizaine d’années, faudrait-il songer dès maintenant à constituer une flotte unique? En commençant, par exemple, par diviser l’achat en deux tranches: la première aujourd’hui, la seconde dans dix ans. Le motus de Berne nourrit la frustration du quidam, d’autant que des révélations — bizarrement non répercutées par les médias helvétiques — sortent à l’étranger.

Dans son édition de juin 2012, la très fiable revue «Défense et sécurité internationale» va jusqu’à assurer que la Suisse a conclu un accord avec la Suède qui prévoit une acquisition à long terme de 60 à 80 Gripen, remplaçant également les F/A-18! La Commission de politique de sécurité du National, présidée par la socialiste zurichoise Chantal Galladé, réclame des éclaircissements. Un nouveau chapitre de la crise de confiance qui mine les relations entre le Parlement et le Département de la défense.

Analyste technique et financier des questions militaires, Bertil Rouiller qui collectionne des documents sur ce sujet affirme que «la seule solution qui soit vraiment efficace et économique a deux composantes. La première est l’avion radar Awacs. L’armée suisse dispose déjà du système florako de détection et guidage. Elle peut aussi compter sur la coopération française en cas d’engagement hors frontière. Mais l’Awacs lui permettrait d’exercer une surveillance plus efficace de l’espace aérien en offrant un temps de réaction supérieur aux chasseurs, estime Bertil Rouiller. «Saab a de l’expérience dans le domaine, et son dernier modèle, le S-2000 Erieye, est à la pointe de la technologie. Il vaut 340 millions de francs, mais il diminue le nombre de chasseurs nécessaires.»

La seconde composante est le Gripen, l’avion de combat moderne à haute performance le moins cher, étant monoréacteur et plus léger. Bertil Rouiller: «Pour la Suisse, le Gripen reste donc le meilleur. Avec une distance franchissable de plus de 3000 kilomètres en étant bien armé, il est en mesure de protéger efficacement notre espace aérien. Ce sont des Gripen qui ont gagné le concours Tiger Meet 2010.»

Gripen ou Awacs, le monde politique, qui ne parle jamais d’Awacs, serait bien inspiré de remettre un peu d’ordre dans ce micmac. On veut bien que des lobbies très puissants militent pour tel ou tel avion. On sait parfaitement que l’enjeu économique pour les intérêts des industriels européens vivant des commandes aéronautiques est énorme. Leur impatience est à la mesure de l’enjeu. Mais s’il y a un acteur qui préférerait être fixé en premier lieu, c’est bien le contribuable suisse. La mémoire est encore vive au sujet du fiasco retentissant du FIS, système de conduite et d’information des forces terrestres, ravivant le sentiment d’un immense gâchis.

Dossier réalisé en collaboration avec le bimensuel “La Cité

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