Les éditeurs déclarent la guerre aux journalistes romands


Michael Ringier et Pietro Supino ne s’attendaient vraisemblablement pas à un tel comité de réception, mardi 11 décembre 2012, en arrivant à la gare de Genève.

PAR CHRISTIAN CAMPICHE

Les deux plus grands éditeurs de Suisse se rendaient à la rédaction du «Temps», le quotidien dit de référence romand, dont ils détiennent chacun la moitié du capital. A midi avait lieu le conseil d’administration du journal, un ordre du jour gardé secret dont on peut imaginer l’enjeu après les événements des dernières semaines, qui ont vu le «Temps» subir une nouvelle restructuration douloureuse. 18 postes de journalistes touchés, la rubrique sport rayée de l’impressum, plusieurs plumes des rubriques culturelle et société condamnées.

Or donc, ce mardi 11 décembre, les deux magnats de la presse ont débarqué la bouche en coeur devant la porte d’entrée du «Temps», bien loin de se douter qu’ils seraient accueillis par des huées et des slogans tels que: «Pour la presse de qualité. Maintenons la CCT. Résilier c’est agresser!» Une centaine de journalistes étaient venus manifester devant les locaux du quotidien dont la directrice, Valérie Boagno, est également la présidente de Médias Suisses, l’organisation faîtière des éditeurs. Motif de cette colère qui a obligé Pietro Supino à se réfugier, l’espace d’une minute, dans un kiosque attenant à la rédaction du «Temps»: la dénonciation, début décembre, de la convention collective de travail (CCT) régissant notamment les barèmes salariaux de 1800 journalistes de Suisse romande.

Dans la foulée, une délégation du syndicat impressum a remis à Mme Boagno une lettre demandant aux éditeurs suisses de renoncer à la dénonciation de ladite CCT, un acte interprété comme une déclaration de guerre. Car si tout le monde est conscient des problèmes des journaux dont le modèle économique, basé sur la publicité, est moribond, personne n’ignore non plus que l’objectif de rentabilité de Tamedia, pour ne parler que de cette enseigne, atteint 15%. Le bénéfice 2012 devrait atteindre 160 millions.

C’est dans ce contexte que tombe l’ukase décrété contre la CCT, un instrument qui a fait ses preuves à ce jour. Le syndicat craint qu’une absence de CCT aurait pour effet une dégradation massive des conditions de travail, une absence de toute règle en matière salariale, des inégalités de traitement et un dumping salarial. Garante d’une information citoyenne nécessaire au bon exercice démocratique, la qualité des journaux en pâtirait inévitablement. La paix sociale également.

Renégociée il y a trois ans, la CCT actuelle était considérée comme une réussite, un modèle à proposer aux médias alémaniques qui en sont démunis depuis 2004. La prise de contrôle totale que le groupe zurichois Tamedia s’apprête à exercer, dès janvier 2013, sur l’ex-monopole lémanique Edipress, créant à son tour un quasi-monopole helvétique, n’est peut-être pas étrangère à la menace mortifère qui pèse aujourd’hui sur elle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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