Transparence? Moralisation?


Transparence, transparence… le vocable agace, et ça se comprend. Mais ceux que cela énerve le plus ont des raisons d’être nerveux.

PAR PIERRE KOLB

Voyez en France Jean-François Copé et consorts. Sa résistance à toute obligation de publication de patrimoine a des allures de combat d’arrière-garde, mais corrobore une logique très trouble de son action politique. Cet avocat d’affaires, qui a plongé son parti, l’UMP, dans le discrédit en tentant d’en prendre le contrôle, n’avait-il pas antérieurement défendu à l’Assemblée un amendement visant à supprimer toute sanction à l’encontre d’un parlementaire qui aurait menti dans sa déclaration de patrimoine? L’entendre aujourd’hui prétendre que les dernières mesures envisagées par François Hollande n’auraient pas permis d’éviter l’affaire Cahuzac nous projette, ainsi que l’a souligné un commentateur*, dans «la stratosphère de la mauvaise foi et du reniement». Ce qu’ont bien compris, dans le camp opposé du même parti, François Fillon et ses alliés qui observent avec gourmandise les gesticulations verbales de leurs frères ennemis. Le débat prolongeant l’affaire Cahuzac s’annonce d’autant plus intéressant qu’il gêne sérieusement aux entournures des politiciens de tous horizons. Il gêne le Copé de la savane sarkozyste, lequel est susceptible de trouver un peu partout dans l’hémicycle de la compréhension pour sa mauvaise humeur**.

Bref le débat part dans tous les sens. Pouvait-il en aller autrement, vu le contexte d’urgence et de panique dans lequel les propositions de moralisation de la vie politique ont été mises sur la table? C’est tout le poids des observations de Claude Bartolone, président de l’Assemblée nationale, qui craint que l’on ne «retombe dans le travers Sarkozy, avec une loi faite dans l’urgence» . Pour paraphraser son illustre prédécesseur socialiste, le président Hollande aurait intérêt à «donner du temps au temps».

Sans doute le danger deviendrait réel de laisser la problématique s’enliser dans les procédures, alors que l’indignation populaire est forte, qui ne porte pas seulement sur les mensonges de l’ex-ministre du budget, mais sur ce qu’ils révèlent de sans-gêne, de sentiment d’impunité d’une partie de la classe dirigeante, ainsi que l’avait déjà montré l’affaire DSK. Cette réalité est pénible à apprécier, dans la mesure où elle accrédite l’idée du «tous pourris» qui favorise de dangereux extrémismes.

Deux écueils menacent donc la politique française en la matière, celui de l’improvisation risquant d’entraîner l’adoption de dispositions mal applicables et qui ne seraient pas appliquées, et celui de faire traîner les choses en longueur. Le gouvernement semble plus craindre le deuxième danger que le premier, sans doute par besoin de crédibilité.

On appréciera à cette aune aussi l’accent mis sur la moralisation plus que sur la transparence. Cela peut certes surprendre, le premier terme qualifiant des exigences non quantifiables, quasi impondérables, pas toujours objectivables, tandis que le deuxième semble induire des prescriptions nettes et à moult égards incontournables. Mais en réalité, la transparence contient en germe une dynamique de dévoilement sans limite susceptible de rendre une société irrespirable. Ils n’ont pas tort ceux qui craignent le règne de Big Brother: de l’obligation aisément justifiable, s’agissant des élus, de rendre publics leur patrimoine et leurs revenus, on risque de passer, au gré des définitions de modalités, à des coups de projecteurs intrusifs sur la vie personnelle, et il faut l’éviter. Pour vivre heureux, vivons caché, cet adage ancestral ne programme pas le camouflage de turpitudes, mais cerne l’espace de sécurité de la sphère personnelle. Soumises à un objectif de moralisation, des exigences de transparence – ponctuelles, et non pas un impératif – doivent être formulées de façon équilibrée.

Mais encore, cet objectif de moralisation est lui-même tributaire d’une ligne politique, et dans le cas d’une gauche au pouvoir, c’est tout l’intérêt. La moralisation ne consiste pas à donner des leçons. La droite, lorsqu’elle en fait le reproche à la gauche, cache mal la mauvaise conscience – encore heureux! – qui subsiste chez les possédants. D’où par ailleurs la puissante «Schadenfreude» qui s’empare d’eux lorsque, comme dans l’affaire Cahuzac, une personnalité de gauche a été prise la main dans le sac. Non, il ne s’agit pas de donner des leçons, mais de promouvoir une ligne politique de lutte contre les inégalités sociales. Une fiscalité redistributrice en fait bien sûr partie, comme les approches nouvelles visant à délimiter pas seulement des revenus minimaux, mais des revenus maximaux. Toutes ces choses se tiennent et l’on voit bien que la présidence Hollande avance par tâtonnements incertains, avec des convictions plus ou moins bien ancrées. La crise actuelle, le plus inattendu des défis, est une heure de vérité à ces égards.

* Jean Martais, dans le site NouvelObs.com

** Sans compter l’approche encore différente de Jean-Luc Mélenchon du Front de gauche. Lors de sa candidature à la présidence, il avait publié son patrimoine; il choisit aujourd’hui de tourner la démarche de François Hollande en dérision, mais avec une ironie tarabiscotée.

Article paru dans «Courant d’Idées»

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One Response to “Transparence? Moralisation?”

  1. Richard Golay 14 avril 2013 at 21:07 #

    Monsieur Kolb, ne dramatisons pas : ce qui est en discussion est déjà appliqué dans les pays scandinaves et ils y ont survécu ! Non, le problème est de mettre fin à la Monarchie républicaine française. La fin d’une société élitiste qui se moque du peuple souverain. Les conséquences pour la Suisse n’en seront que plus positives.

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