L’aide directe à la presse, oui, mais d’abord pour aider les nouveaux journaux


Consacré à l’aide directe à la presse, un document élaboré par le groupe de travail «Médias» du PS Suisse a fait l’objet d’un débat, le 19 avril 2013 à Berne, sous la houlette du PS et de Syndicom. Une poignée de journalistes, dont l’auteur de ces lignes, ont été invités à se prononcer sur les thèses exprimées dans le document. Voici le texte de son intervention.

PAR CHRISTIAN CAMPICHE

L’aide directe à la presse est nécessaire et je félicite les auteurs de ce document pour leur travail. Pas de doute, l’information est bien en danger, pour reprendre le slogan que nous avons lancé en 2005, une poignée de journalistes de Suisse romande, signataires avec 600 autres journalistes, d’une pétition adressée aux éditeurs à qui ils demandaient davantage de moyens pour exercer correctement leur métier. L’offre médiatique correspond-elle aux enjeux mondiaux? Assure-t-elle la diversité des opinions? Faut-il laisser les médias dominants s’emparer de l’instrument démocratique que doit être l’information? Le constat s’impose: cette même information est menacée par l’info popcorn, c’est aussi le titre d’un ouvrage bilingue que nous avons publié en 2010 avec mon confrère Richard Aschinger. En allemand: «News Fabrikanten».

Je commence par la fin du document. La formation. Enseigner les lecteurs, les auditeurs, les téléspectateurs à savoir utiliser les médias, voilà une priorité. Les médias méritent de figurer comme matière d’enseignement dans les écoles. Les journalistes méritent aussi une bonne formation dans une école dont les programmes sont reconnus par l’Association européenne de formation au journalisme basée à Maastricht et dont les valeurs s’appuient sur des codes éthiques intangibles comme la déclaration de Tartu ou la Charte de Munich. Ne serait-ce que pour éviter cette confusion entre la communication et le journalisme, que beaucoup d’écoles et non des moindres entretiennent à dessein. Ce sont pourtant deux métiers totalement différents.

Or de ces écoles qui disposent du sésame européen, il n’y en pas beaucoup actuellement en Suisse même si plusieurs parmi les institutions qui forment les journalistes ne sont pas loin de ces critères. On entend régulièrement, ici ou là, des voix qui réclament un brevet fédéral. Mais une étude menée par impressum il y a quelques années pour le compte de la Confédération avait révélé qu’un tel brevet n’était pas souhaité par la majorité des acteurs. Conviendrait-il de reconsidérer ces conclusions? En attendant, l’an dernier, j’ai été mandaté pour poursuivre cette étude, mes recommandations penchent clairement en faveur d’un sceau unique cautionné par Maastricht à défaut de l’être par Berne.

Place au nerf de la guerre, le financement de l’aide directe. Les auteurs du rapport proposent une manne se situant entre 100 et 200 millions. C’est un montant réaliste qui correspond, toutes proportions gardées, à la somme dépensée en France pour l’aide à la presse, soit un demi-milliard d’euros. Le document qui nous est soumis aujourd’hui précise trois moyens pour obtenir cet argent. Taxe sur la pub, des droits de trafic de données pour le web et une quote-part de la répartition des redevances radio-TV. Economiquement le calcul se tient. En France, le gouvernement est parvenu à un accord avec Google qui aboutit au versement aux éditeurs de journaux de 60 millions d’euros sur trois ans. Politiquement, par contre, j’avoue que j’ignore totalement quelles seraient les chances de succès de telles propositions. Je laisse aux professionnels de la politique le soin de prendre position à ce sujet.

Je les laisse surtout s’exprimer sur l’organisation de la distribution de la manne, un aspect peu traité dans le document mais essentiel. Qui prendra la décision d’affecter l’argent et surtout quels seront les critères d’attribution? En France, pour revenir à ce pays qui a beaucoup d’expérience dans le domaine, on constate que les principaux bénéficiaires sont les médias «mainstream», dominants. Le «Monde» et le «Figaro» reçoivent 15 millions d’euros chacun par année. Ce qui n’empêche pas la France de figurer au 15e rang de la liberté de la presse dans le monde.

Est-ce ce soutien institutionnel que nous voulons en Suisse? Faut-il subventionner un groupe coté à la bourse dont l’objectif est d’obtenir 15% de rentabilité? Ou bien faut-il aider les nouveaux journaux, ceux dont l’indépendance n’a d’égal que l’héroïsme de ceux qui les portent à bout de bras, j’en veux pour exemple en Suisse romande le bimensuel la «Cité» dont le fondateur Fabio Lo Verso est dans cette salle. Encore une fois, c’est au début de son existence qu’un nouveau média a besoin d’un coup de pouce.

«Quand on aide tout le monde, on n’aide personne», je vous laisse méditer sur cette phrase du député parisien Michel Françaix.

Dans ce contexte, une esquisse du paysage médiatique helvétique s’impose. Naturellement il est très difficile d’établir une méritocratie. Tel média est-il potentiellement plus “citoyen” que tel autre”. La constatation est que le modèle basé sur la publicité a fait son temps. La presse écrite imprimée sur les bonnes vieilles rotatives n’a  vraisemblablement plus beaucoup d’années à vivre. L’information quotidienne passera sur la toile, elle deviendra interactive avec des sons et des images, gardant l’odeur du papier pour son édition du week-end. Faudra-t-il comme pour l’aide indirecte par la Poste saupoudrer de la manière la plus étendue possible, en définissant seulement ce qui est un média grand public et ce qui ne l’est pas? Là encore, le résultat obtenu en France n’est pas des plus édifiants. Les journaux subventionnés ne parviennent pas à éviter les restructurations, la presse meurt malgré tout.

Le document que nous avons sous les yeux aborde l’inquiétude liée au monopole de l’ATS, il a raison. Le problème est moins lié, à mon avis, à ce que l’ATS soit un monopole en soi qu’au contrôle exercé sur l’agence de presse par un seul groupe. Je vous invite à réfléchir aux conséquences qu’aurait sur l’identité nationale de l’ATS un rachat de ce groupe par un conglomérat allemand ou un fonds d’investissement chinois.

Le document se fait aussi du souci pour l’entité publique SSR, à la mission constitutionnelle claire, l’article 93 qui impose la diversité. Je ne suis pas certain pourtant qu’elle soit la première concernée par l’aide directe à la presse. La diversité peut se voir aussi dans une offre privée de qualité, qui elle aurait davantage besoin de l’aide directe, je pense notamment à World radio Switzerland à Genève, ex-entité de la SSR, justement. Ou alors, si j’ai bien compris, il faut remettre en question entièrement le système de la redevance, trouver un hameçon compatible avec les nouveaux médias électroniques qui concurrencent la télévision traditionnelle. Ces médias en ligne pourraient mettre tout le monde d’accord au bout du compte, la presse écrite et l’audiovisuel. En Italie, les sites internet des grands quotidiens sont de plus en plus concurrentiels par rapport à la RAI. Ils vous montrent en direct l’élection du pape ou l’enterrement de Madame Thatcher, parfois sans le son, mais ce n’est pas toujours pire. L’important est surtout imprimer dans l’esprit des jeunes générations l’idée que la gratuité n’est pas un bien acquis pour l’éternité.

J’ai cherché dans le document des références aux médias en ligne, les pure players. Egoïstement, vous avouerai-je. Je suis le fondateur et l’animateur depuis une dizaine d’années du journal en ligne www.lameduse.ch. Je cherche un modèle économique qui me permette de développer une information régionale, proche des besoins des quartiers, à l’écoute des habitants, tout en gardant une perspective de réflexion globale. Faut-il faire payer le contenu ou une partie du contenu selon la formule du paywall. Faut-il seulement les abonnements? Ou une combinaison des abonnements avec la publicité? Des dons? La formule du crowdfunding, le financement participatif? C’est un peu le serpent qui se mord la queue. Pour obtenir des aides il faut du contenu et pour le contenu, il faut de l’argent.

D’autant que tout travail mérite un salaire, on le sait bien. On ne peut pas abuser du bénévolat indéfiniment. Triste est l’exemple, en Bourgogne, du journal régional en ligne, DijonScope, dont la jeune fondatrice tient à rémunérer son équipe d’une dizaine de journalistes. Elle est bien récompensée: le journal est en redressement judiciaire, ce qui signifie qu’il pourrait disparaître. En termes de diversité de l’information cette situation prête aux regrets. Manifestement ce journal en ligne n’a pas bénéficié de l’aide directe à la presse, contrairement à l’exemple que l’on nous présente tous les jours, Mediapart, le site parisien créé par un ancien journaliste vedette du Monde.

Vous comprendrez pourquoi j’ai accueilli avec beaucoup d’espoir le postulat déposé par le Conseiller aux Etats vaudois Luc Recordon en juin 2012, accepté en août 2012 par le Conseil fédéral. Ce postulat propose que les journaux en ligne reçoivent une part de financement public pour les nouveaux projets de qualité susceptibles de contribuer fortement au débat public et d’apporter leur pierre à la diversité de l’information, tout respectant scrupuleusement l’indépendance des titres concernés.

Encore une fois, je remercie les personnes qui se préoccupent de l’avenir des médias. J’aurais aimé qu’elles fixent un calendrier plus impératif. Car j’insiste sur l’urgence. Il n’est plus possible d’attendre pour s’atteler à des solutions telles que celles ébauchées dans le document qui nous est présenté. En Suisse romande, on parle de grounding de la presse, le mot n’est pas exagéré. Nous ne pouvons nous contenter d’applaudir de loin au succès de Mediapart, sans qui peut-être l’affaire Cahuzac n’aurait pas éclaté. Ce genre de succès se compte sur les doigts de la main en Europe. Et puis Mediapart est-il vraiment ce modèle de vertu envié par tous les médias en mal de reconversion? Aujourd’hui, après en avoir bénéficié à hauteur de 250000 euros par année, Mediapart milite contre l’aide directe à la presse, c’est l’ironie de l’histoire.

Quand on sait combien l’aide directe s’avère importante pour les nouveaux médias, c’est avant tout une ingratitude de l’histoire.

 

Garantir un journalisme au service de la démocratie

Le groupe de travail «Médias» du PS Suisse a été institué en juin 2012 après le premier «atelier du futur pour une nouvelle politique médiatique». Le document qu’il a élaboré – il sera encore remanié en fonction des observations formulées lors de la conférence du 19 avril 2013 à Berne – se fonde sur le constat suivant: les médias sont de moins en moins aptes à garantir à la société un journalisme au service de la démocratie. Pour y remédier, un changement est proposé: faire passer l’aide indirecte à la presse à une aide directe. Des moyens suffisants doivent permettre de réaliser un système médiatique démocratique. Les auteurs du document proposent trois instruments destinés à ouvrir un fonds pour les médias tous genres confondus: une taxe publicitaire et une taxe sur le trafic des données pour les services web qui exploitent à des fins commerciales les prestations journalistiques de tiers, ainsi que les fonds découlant du splitting des redevances TV et Radio. Sont également thématisés la formation et le perfectionnement des journalistes ainsi que l’amélioration des compétences à l’usage des médias.

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