La disparition d’Andreotti ou l’anti-journalisme étonnant de médias de service public


C’est le printemps, pourtant l’on étouffe à la lecture, ces derniers jours de la presse romande. L’écoute des radios et télévisions suite à la disparition de l’ancien ministre et premier-ministre italien Giulio Andreotti provoque une même nausée.

PAR ANDRE LOERSCH

A l’unisson, tout le monde nous dit, répète, soit qu’Andreotti aurait été «acquitté», soit que ses liens avec les familles de Cosa nostra n’auraient jamais été «prouvés».

En invitant l’avocat genevois Marc Bonnant à exprimer toute son admiration pour le «cynisme» et la «cruauté» de Giulio Andreotti, l’émission «Forum» de la radio suisse romande (RTS) a fait la démonstration d’un anti-journalisme étonnant de la part d’un média de service public. Le moment où l’animateur, riant bien des attaques de Me Bonnant contre une justice italienne qui serait tout bonnement «crypto-communiste», reprend lui-aussi ce poncif qui voudrait que les faits reprochés à Andreotti n’aient jamais été «prouvés» vaut son pesant de médiocrité.

L’animateur se laisse insulter, avec toute sa profession, et avec l’ensemble de la magistrature, sans opposer aucune remarque, aucune nuance, aucune question. Tapis rouge déroulé, l’avocat genevois se lâche, et ressort toute la panoplie de la rhétorique berlusconienne à propos de la presse et de la justice : «Autour de la mafia, il y a beaucoup de fantasmes. Les juges et les journalistes aiment à imaginer ce monde avec des entrelacs qui leur échappent », déclare-t-il avec sa suffisance habituelle. «Au fond, votre détestation de la mafia relève d’une jalousie de pouvoir, ça n’est rien d’autre».

Au-delà de la médiocrité de la RTS, on a, ces jours, l’impression d’assister à une vaste entreprise de révisionnisme de l’histoire italienne récente. De nombreux médias italiens, internationaux, ou romands s’extasient devant la durée de vie politique d’un cynique promu, par inertie morale, plus de vingt fois au gouvernement italien, en se contentant de passer comme chats sur braise sur sa «face sombre».

Pour se limiter aux liens d’Andreotti avec la mafia, les faits sont établis.

Ceux-ci sont régulièrement rappelés publiquement par des journalistes d’enquête comme Marco Travaglio, ou des personnalités comme Giancarlo Caselli, ancien procureur de Palerme, ancien juge antiterroriste à Turin, qui a consacré un livre il y a quelques années aux deux «guerres» récentes de l’Italie: celle, gagnée contre le terrorisme, celle, perdue, contre la mafia, par manque de volonté politique.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Les maxi-procès des années 80 étaient bien sûr spectaculaires. Mais la justice n’a pu aller au-delà de la condamnation d’un certain nombre – certes impressionnant – de membres de familles mafieuses. Faute de moyens (il faut lire à ce propos les interviews, les écrits de Giovanni Falcone, par exemple), faute de volonté de l’Etat de gagner cette guerre-là, elle n’a pu aborder la question délicate et fondamentale des rapports pour ainsi dire structurels entre pouvoir politique et mafia.

Dans une interview diffusée sur internet, Caselli décrit la situation sans ambiguité aucune: en son temps, «la Cour d’appel a reconnu Giulio Andreotti coupable de délit d’association délinquante avec Cosa Nostra (ndlr: delitto di associazione a delinquere con Cosa Nostra)».

Saisie par Andreotti, la Cour de cassation ne l’a pas acquitté, contrairement à une légende tenace. Dans son rendu, elle n’a fait que confirmer des faits très graves retenus par la Cour d’appel. L’on parle ici d’«échanges de faveurs», de rencontres avec des boss mafieux comme Stefano Bontade, de discussions sur des «faits extrêmement graves», comme «l’homicide» de Piersanti Mattarella, politicien démocrate-chrétien, «qui a payé de sa vie la volonté de faire de la politique honnêtement, sans compromis». La condamnation n’a pas été annulée. C’est simplement l’application de la peine qui a été rendue impossible par la prescription.

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