La poule industrielle a tout envahi


On se demandait jadis qui, de la poule ou de l’oeuf, vient en premier. Aujourd’hui, un troisième concurrent les a devancés: l’industrie*.

PAR MICHAEL RODRIGUEZ

Une poignée de multinationales à travers le monde se sont appropriées le patrimoine génétique des animaux d’élevage. Dans les pays occidentaux, près de 100% de la volaille commercialisée – y compris bio – est issue de ces firmes. Un nombre croissant d’éleveurs travaillent sous la houlette de la grande distribution, qui décide pour eux quelles poules élever et comment. 
Cette évolution s’est décidée dans le secret des laboratoires et des stratégies commerciales de l’industrie. Les consommateurs n’ont pas eu voix au chapitre, alors qu’il en va de ce que nous mangeons, et de la manière dont nous produisons la nourriture.

Le système industriel a remplacé, partout où cela était possible, les cycles de vie par des filières de production. Il a rompu le lien de la poule à l’oeuf. En effet, les performances des poules «turbo» ne se transmettent pas de génération en génération. Les éleveurs sont donc quasiment forcés de renoncer à la reproduction et de se réapprovisionner à chaque fois en nouveaux poussins. La poule est devenue un cul-de-sac, une impasse génétique. Pour l’industrie, en revanche, c’est une poule aux oeufs d’or.

Dommage «collatéral» de cette course au rendement: chaque année en Suisse, deux millions et demi de poussins sont tués peu après leur naissance. Dans un système qui cloisonne la production d’oeufs et de poulets de chair, les poussins mâles des pondeuses sont de trop. On préfère s’en débarrasser plutôt que de gaspiller du temps et de l’aliment pour les engraisser.
Les poules de nos élevages sont donc issues d’un processus d’industrialisation et de globalisation. D’aucuns y voient un progrès. Ce modèle n’a-t-il pas aussi permis de répondre à la demande croissante de viande? Même si la moitié environ de la volaille consommée en Suisse est importée, la production indigène a bondi de 58% durant la dernière décennie. Et le poulet, jadis considéré comme un produit de luxe, est aujourd’hui accessible.

La Suisse, parfois sous l’impulsion de sa population, a en outre fixé des garde-fous plus stricts à l’élevage intensif que la plupart des pays industrialisés. L’élevage en batteries y est interdit depuis 1991. Et les poulets d’engraissement ont un poil plus d’espace vital que dans l’Union européenne.

Restent des questions de fond. Comment donner une place plus importante aux citoyens dans les décisions touchant à la nourriture? Quel est le rôle des paysans? Sont-ils de simples sous-traitants de l’industrie de la viande, ou doivent-ils avoir la possibilité de maîtriser leur outil de travail? Jusqu’où voulons-nous laisser l’industrie mettre au pas le cycle de vie des animaux et définir ce que nous mangeons? Est-il soutenable de continuer à consommer autant de viande, alors que l’élevage contribue au réchauffement climatique, à la déforestation et à la disparition de cultures vivrières? Telles sont quelques-unes des réflexions que cette brochure, espérons-le, contribuera à nourrir.

Des poules programmées par l’industrie génétique

La quasi totalité des poules élevées dans les pays industrialisés sont des hybrides provenant des firmes de sélection génétique. De quoi s’agit-il? L’hybridation consiste à croiser des animaux de différentes races ou lignées consanguines. En combinant leurs caractères, on amplifie certaines capacités (par exemple la croissance de la chair). Cette technique est aussi utilisée sur les végétaux, afin d’augmenter la productivité des semences.

L’hybridation est, à la base, un phénomène naturel. Elle est le principal mécanisme de la biodiversité parce qu’elle crée, à chaque génération, une collection d’individus nouveaux, tous différents les uns des autres ainsi que de ceux des générations précédentes et suivantes. C’est la base de l’évolution du monde vivant, sans laquelle les plantes et animaux supérieures n’existeraient pas.

Dans l’agroalimentaire, l’hybridation contribue au contraire à un appauvrissement du vivant. Seuls certains caractères génétiques sont recherchés, en fonction de critères économiques. Le but n’est pas la création de petits groupes très variés, mais au contraire la production de masse de marchandises standardisées. On estime qu’en croisant sur trois générations 35 à 40 individus «de race», les laboratoires de sélection génétique peuvent fournir 300’000 poules hybrides. En se reproduisant, ces dernières donnent à leur tour 400 millions de poulets d’élevage (note 1), quasiment des sosies.

L’hybridation a largement contribué à augmenter la productivité et à réduire les coûts. En 1960, il fallait cent jours pour obtenir un poulet de deux kilos. Aujourd’hui, une quarantaine de jours suffisent. Mais cette amélioration constante du rendement a aussi eu pour effet de mettre sur la touche les races fermières. Mis sous pression par la baisse des prix à la production, les paysans ont dû les abandonner, perdant du même coup la maîtrise du patrimoine génétique.

Secret commercial oblige, la diversité génétique des souches de poules industrielles n’est pas connue avec précision. L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) suppose que la quasi totalité des lignées commerciales de poules se basent sur quatre races. Toujours selon la FAO, les races d’élevage – tous animaux confondus – disparaissent au rythme d’une par mois, sur un total de 8000 encore existantes. Nombre de chercheurs estiment que cette homogénéité croissante est un risque majeur pour la sécurité de l’approvisionnement, car elle favorise la propagation de maladies (épizooties).

La grande chance des entreprises de sélection génétique, c’est que les performances des hybrides ne se transmettent pas à leurs descendants. Elles régressent au fil des générations, tandis que des dissemblances entre individus commencent à réapparaître. Cette loi biologique vaut, pour l’industrie, mieux que tous les brevets. Sous peine de voir leurs rendements fondre, les éleveurs sont quasiment forcés de renoncer à reproduire eux-mêmes leurs poules et de se tourner à nouveau vers les firmes de sélection génétique.

Quatre multinationales font la loi

La perte de biodiversité est probablement aggravée par le phénomène de concentration en cours dans le secteur depuis plusieurs décennies. De fusions en rachats, les entreprises de sélection génétique pour la volaille ne se comptent plus que sur les doigts d’une main. A l’heure actuelle, quatre multinationales règnent quasiment sans partage sur les ressources en la matière. Le groupe Erich Wesjohann (Allemagne), à travers sa société Lohmann Tierzucht, aurait sous son aile près de 70% des oeufs blancs produits sur la planète. Son concurrent néerlandais Hendrix Genetics (300 mio d’euros de chiffre d’affaires en 2012) fait presque aussi bien avec les oeufs bruns, grâce à sa division ISA (Institut de sélection animale).

Cobb-Vantress (USA), qui appartient au géant de la viande Tyson Foods (33 milliards dollars de chiffre d’affaires en 2012), s’affiche comme «le premier fournisseur au monde de souches de poulet de chair». Il est notamment concurrencé par le groupe français Grimaud (250 mio d’euros de chiffres d’affaires en 2011), via sa société Hubbard. Présent aussi bien au Brésil qu’aux Etats-Unis, et en Chine, il sélectionne et vend des animaux dans 120 pays.

La quasi totalité des volailles «suisses» sont des rejetons de ces poules globales, dont le «nom de famille» est celui de l’entreprise qui les a créées (p.ex. Lohmann Silver, Isabrown, etc). Les multinationales de sélection génétique exportent des poussins, notamment depuis l’Allemagne, la France et la Hongrie. Selon la loi sur la protection des animaux, le transport des animaux ne doit pas durer plus de six heures. Mais pour les poussins, une dérogation permet de prolonger le voyage jusqu’à 48 heures après l’éclosion.

Une fois arrivés en Suisse, ces animaux y sont élevés et reproduits. Leurs oeufs sont ensuite placés dans des couvoirs. Les poussins qui en écloront seront alors vendus aux éleveurs.
La recherche du rendement a entraîné un cloisonnement génétique et industriel presque total. D’un côté, des poules sélectionnées pour leur haute performance de ponte (300 oeufs par année environ) et pour leur poids plume, afin d’économiser la nourriture. De l’autre, des poules programmées pour gonfler le plus rapidement possible (30 à 45 jours en moyenne).

Conséquence de ce système: les poussins mâles des souches de pondeuses sont liquidés dès que leur sexe est établi. Cela coûterait en effet trop cher – en temps et en aliments – de les engraisser.
En Suisse, on estime à 2,5 millions le nombre de poussins gazés chaque année (note 2).
Quant aux femelles, elles sont abattues après une saison de ponte, à l’âge de 12 à 18 mois. Elles pourraient continuer à pondre, mais seulement après une période de mue et d’improductivité de trois mois. Or, l’industrie n’aime pas les temps morts. En outre, leurs oeufs seraient moins nombreux, trop fragiles et trop gros pour entrer dans les canons (et les emballages) de la grande distribution.

La chair des poules pondeuses est jugée peu intéressante d’un point de vue économique. Depuis peu, les deux poids lourds de la transformation de viande en Suisse, Micarna et Bell, refusent de les abattre au motif qu’elles n’ont pas le calibre correspondant à leurs installations et qu’elles les salissent. Nombre de poules sont donc incinérées ou transformées en biogaz. L’association des producteurs d’oeufs GalloSuisse se mobilise toutefois, en collaboration avec des abattoirs régionaux, pour valoriser cette viande sous forme de poules à bouillir ou de saucisses.

Il existe aussi quelques hybrides «semi-intensifs», qui se prêtent à la production d’oeufs et de chair. Mais ils restent cantonnés à des marchés de niche, étant donné leur plus faible productivité. Surtout, ils posent le même problème pour la reproduction.

Des oeufs et de la viande «bio»?

Même les oeufs et la viande bio proviennent le plus souvent de poules industrielles. L’Institut de recherche pour l’agriculture biologique (FIBL), dans le canton d’Argovie, a tenté de faire de la sélection à partir d’une hybride semi-intensive, dérivée de la race Sussex. Cette expérience s’est soldée par un échec. Aucune nouvelle recherche n’est à l’ordre du jour dans ce domaine, indique Veronika Maurer du FIBL. «Dans le secteur bovin, il est possible de trouver des voies intermédiaires entre la productivité et le respect des cycles naturels, explique la chercheuse. Mais dans la volaille, les prix laissent très peu de marge. Tant que les consommateurs ne seront pas prêts à mettre plus pour ces produits, ce ne sera pas possible.»

Veronika Maurer constate toutefois une tendance, chez certains paysans, à se tourner vers des races fermières. «C’est adapté pour des petites exploitations», juge-t-elle. En Allemagne, l’élevage de poules non hybrides serait plus répandu, parce qu’il y a «une plus grande tradition d’élevage.»
Les grandes races de poules existent encore, mais elles ne sont plus aux mains des paysans. C’est désormais l’industrie génétique qui veille sur elles comme sur un trésor. «Nous avons demandé à pouvoir acheter des animaux de race auprès de certaines entreprises, relate Veronika Maurer. Mais elles ont refusé. Elles les élèvent depuis cinquante ans et les considèrent comme leur capital.»

Et maintenant…

 Les poulets d’engraissement, dont la chair se développe beaucoup plus vite que le squelette, ploient sous le poids de leur propre corps et ont fréquemment des maladies de croissance. Voulons-nous créer des animaux totalement déséquilibrés physiologiquement? 
- Le tri des sexes chez les poules pondeuses envoie les poussins mâles des souches pondeuses à la mort. Pouvons nous accepter ce massacre?
 – Les poules industrielles n’atteignent jamais leur espérance de vie (10 à 15 ans) et n’ont pas de descendance. Est-il acceptable de briser le cycle naturel des animaux? 
La technologie hybride engendre une dépendance des paysans à l’égard d’une poignée de multinationales et une régression de la biodiversité. Comment restituer la maîtrise de la sélection génétique à d’autres acteurs (paysans, organisations professionnelles, recherche publique…)?
 – Même les oeufs et la viande «bio» proviennent de poules hybrides sélectionnées selon des critères qui n’ont rien de biologique. Dans ces conditions, le «bio» peut-il être une alternative au système industriel?

* “Faut-il abandonner la poule à l’industrie?”, 47 pp, 9 francs. La brochure peut être commandée auprès de M. Reto Cadotsch, 9 quai Capo d’Istria, 1205 Genève, raeto.cadotsch@wanadoo.fr

1.Ulrich Petschow et Anita Ide, Das globale Huhn (2004)
2. Source: Neue Zürcher Zeitung, Das kurze Leben der Legehenne (05.04.2013)

Article paru dans “Courant d’Idées

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