La publicité tue


Dans les pays libéraux comme la Suisse, la publicité est un secteur puissant qui agit en lien étroit avec les grandes entreprises privées et les médias.

PAR ADRIANO BRIGANTE

Récemment, une campagne contre la publicité pour le tabac s’est attirée les foudres du secteur publicitaire qui s’est senti visé dans son ensemble. Or ce n’était pas le propos de cette campagne. Mais puisque les publicitaires abordent le sujet, sautons sur l’occasion et voyons un peu quels sont les méfaits de la publicité dans son ensemble.

Tout commence en mai 2013 par une campagne de publicité du Centre d’information pour la prévention du tabagisme (CIPRET). Cette campagne vise à sensibiliser sur les méfaits de la publicité pour le tabac, grâce à des slogans reprenant les avertissements présents sur les paquets de cigarette : « La publicité tue », « La publicité rend impuissant », « La publicité donne le cancer ». [1]

Publicité Suisse, l’organisation faîtière du secteur publicitaire en Suisse romande, dépose alors une plainte auprès de la Commission suisse pour la loyauté (qui rend des avis non contraignants), indiquant que « le comité directeur de Publicité Suisse et de nombreux membres de [l’] association ont été choqués par l’annonce [du CIPRET]», que les slogans de la campagne du CIPRET comportent « un caractère mensonger, calomniateur et diffamatoire», et qu’ils causent « du tort à l’ensemble d’une profession dont l’activité génératrice d’emplois et de retombées économiques non négligeables est par ailleurs indissociable de l’exercice de la démocratie et du fonctionnement d’une société fondée sur une économie libérale, dont les libertés fondamentales ne peuvent être entravées qu’en vertu d’autres intérêts publics supérieurs. » [2] La publicité, « indissociable de l’exercice de la démocratie », pourquoi pas… Et bientôt, ils nous diront que la publicité est indispensable au bon fonctionnement des lois de la physique.

Le CIPRET a répondu en disant appliquer « un principe de logique élémentaire d’une relation de cause à effet : la publicité pour le tabac favorise la consommation de tabac, laquelle cause la mort de 50% des fumeurs », ce qui lui permet d’affirmer que « indirectement, la publicité pour le tabac tue. » [3]

Le décor est planté : pour Publicité Suisse, toute la profession est visée ; pour le CIPRET, seules les publicités pour le tabac sont visées. Le débat est intéressant, mais pourrait aller plus loin. Car nombreux sont ceux qui pensent que la publicité dans son ensemble est néfaste pour la société, et qu’elle provoque des ravages incalculables, y compris des pertes en vies humaines. Alors pour ceux qui s’offusquerait un peu vite en prétextant qu’une telle affirmation aurait un caractère « mensonger, calomniateur et diffamatoire », voici quelques arguments à considérer.

Matraquage

Le premier reproche qui peut être fait à la publicité est de procéder à un matraquage ad nauseam, d’autant plus présent qu’il se répand à travers tous les supports imaginables (presse, télé, cinéma, radio, internet, panneaux, affiches, enseignes, écrans, sur les murs, sur les bus, sur les vêtements des gens…) nous atteignant ainsi à chaque instant de nos vies, à la maison, dans la rue, à la poste, au supermarché, au travail, en vacances… On estime que chacun de nous subit en moyenne plus de 2’500 messages publicitaires chaque jour, soit près d’un million par année. [4]

Le principal support de la publicité reste la télévision. En 2000, quand Coca-Cola a fait don à la bibliothèque du Congrès américain de l’équivalent d’un demi-siècle de ses spots  publicitaires diffusés dans le monde, il y en avait plus de 20’000, soit une moyenne d’au moins un spot Coca-Cola conçu chaque jour pendant 50 ans. [5] Cela donne une idée des infatigables efforts déployés par les marques pour enraciner leur présence dans les cerveaux du monde entier.
Pour se prémunir contre les pubs télévisées, il suffit de ne pas allumer sa télé, me direz-vous. Et pour les pubs dans la presse, il suffit de ne pas lire les journaux. Mais on se prive au final de nombreuses sources d’informations. Heureusement, il reste internet, que l’utilisateur peut consulter en s’épargnant la publicité [6]. Mais que faire contre l’invasion inéluctable de l’espace public par les publicités ? Un des problèmes principaux tient au fait que cette invasion, devenue saturation, progresse au détriment des espaces d’affichage sans but lucratif qui permettent une expression artistique, associative, sociale, politique ou syndicale, libre et accessible à tous.

Quiconque a déjà essayé de poser des affiches (pour un concert par exemple) sait combien il est devenu difficile de nos jours de trouver des espaces d’affichage libre. A l’ère d’internet, où les gens passent leur temps à s’écrire des messages sur leurs “murs” virtuels, il semblerait que les vrais murs, ceux de la cité ou de la place du village, soient désormais à l’usage exclusif du commercial, du lucratif et de la consommation.

Notons au passage que l’envahissement de l’espace public par les publicités peut également causer des morts de manière directe, notamment quand on pense à l’aberration que sont les panneaux publicitaires placés le long des routes : « Un panneau publicitaire, par exemple, provoquera une distraction visuelle si le conducteur le regarde. S’il réfléchit au message affiché, cela générera aussi une distraction interne. » [7] Ne pourrait-on pas clairement interdire cette publicité « en vertu d’autres intérêts publics supérieurs » (pour reprendre les termes de Publicité Suisse) ?

Idéologie

Ce matraquage intensif et permanent n’est bien évidemment pas au service de la population, et les publicitaires ne sont pas des philanthropes, loin s’en faut. Mais quelle est donc l’idéologie générale véhiculée par la publicité dans son ensemble ? Tout d’abord, elle prône une vision biaisée et simpliste du monde et de la vie :

« La publicité promet toujours la même chose : le bien-être, le confort, l’efficacité, le bonheur et la réussite. Elle fait miroiter une promesse de satisfaction. Elle vend du rêve, propose des raccourcis symboliques pour une rapide ascension sociale. Elle fabrique des désirs et présente un monde en vacances perpétuelles, détendu, souriant et insouciant, peuplé de personnages heureux et possédant enfin le produit miracle qui les rendra beaux, propres, libres, sains, désirés, modernes… […] Structurellement réductrice, la publicité offre une vision condensée, schématique, simple de la vie. Elle recourt volontiers à des stéréotypes pour nous dicter nos désirs. Et nous faire accepter notre propre asservissement. » [8]

Dans une société superficielle et basée sur le paraître, le manque endémique d’esprit critique facilite cette acceptation de notre propre asservissement et du moule dans lequel la publicité tend à nous faire entrer : « Conduites de consommation, styles de vie, modes de pensée : c’est un modèle uniforme d’individus illusoirement libres que façonnent […] ces publicités qui rythment l’espace médiatique. Dressage du sujet-consommateur, focalisé sur le mythe du produit salvateur, qui doit doper son existence de jouissance et de puissance. […] Cette empreinte idéologique est aux antipodes de la formation critique du citoyen. » [9]

Et au-delà de l’impact sur l’individu, la publicité ne fait que renforcer l’idéologie néolibérale dominante aujourd’hui dans nos sociétés, en habituant les masses à une marchandisation du monde toujours plus extrême, à une obsolescence programmée qui semble toujours plus naturelle, à une exploitation de l’image de la femme toujours plus éhontée , etc., provoquant une évolution sociale et économique négative: « Pour comprendre l’idéologie que véhiculent les dix-huit millions d’insertions publicitaires délivrées par les médias français en 2000, sans doute faut-il s’interroger sur la nature des discours. Pour la plupart, il s’agit de messages anodins qui seraient inoffensifs s’ils ne s’intégraient dans une logique de la manipulation. Car comme l’a expliqué M. John Kenneth Galbraith, dans toute société où la productivité est virtuellement illimitée – c’est là le résultat de l’automatisation industrielle -, le contrôle de l’appareil de production compte moins que la maîtrise de la demande de consommation. La publicité joue donc ce rôle essentiel de modeler les besoins et les attentes des individus en fonction de la demande économique. Aussi sommes-nous entrés dans ce nouvel âge du capitalisme que M. Galbraith appelle la “filière inversée”: ce n’est plus le consommateur qui commande le rythme de la production par ses dépenses, mais le producteur qui orchestre le désir de consommation pour produire. » [10]

Autrement dit, le rythme “naturel” de consommation (commandé par la demande et les dépenses des consommateurs) est désormais dépassé par la course effrénée de l’orchestration du désir par la publicité, induisant une surconsommation globale. Cette surconsommation a elle-même des conséquences : elle pousse à vivre à crédit, générant ainsi un surendettement des ménages, en particulier parmi les plus vulnérables. La publicité agressive des banques vendant leurs formules de petit crédit (pour acheter une voiture, un ordinateur, ou même un sac à main…) ne font que renforcer le phénomène, et les autorités en sont bien conscientes [11]. Et au-delà des conséquences économiques (et écologiques) évidentes, il ne faut pas négliger les ravages psychologiques et sociologiques d’une telle idéologie.  « Les faux bonheurs de l’hyperconsommation ne cessent de frustrer une partie de ceux qui s’y adonnent; l’omniprésente célébration de l’argent ne cesse d’insulter les victimes d’une paupérisation qui s’étend. » [12] Demandons-nous qui profite vraiment de cette de consommation de masse, puisque ce n’est pas la masse.

Information

La publicité n’est pas sans poser également des problèmes au sein-même des médias où elle est diffusée. L’épée de Damoclès que représente pour un média le retrait d’un gros annonceur parasite le contenu éditorial et nuit à la qualité et à l’indépendance de l’information. Pour faire simple, plus l’existence (voire la survie) d’un média dépend de ses revenus publicitaires, plus sa marge de liberté quant à son contenu éditorial est limitée, et ce d’autant plus si le nombre d’annonceurs différents est réduit. Or, il faut savoir que la publicité représente 44% du chiffre d’affaires de la presse française (et avoisine les 100% dans le cas des journaux dits “gratuits” [13]). A titre de contre-exemple, le Monde Diplomatique maintient une totale indépendance vis-à-vis de ses annonceurs, dans la mesure où la publicité ne représente que 4% de son chiffre d’affaires [14]. Si Air France décidait de cesser de placer de la publicité dans le Monde Diplomatique (suite à un article critique, par exemple), l’impact financier pour le journal sera minime, voire nul.

Les choses vont même plus loin que ça. Les annonceurs ne se contentent plus de brandir la menace d’un retrait a posteriori en cas de contenu éditorial “dérangeant”, ils vont jusqu’à demander à l’avance le contenu du numéro à venir, comme l’a fait par exemple Pentacom, agent publicitaire de Chrysler, dans une lettre adressée au magazine Esquire : « Afin d’éviter tout conflit potentiel, il est exigé que Chrysler soit alerté de tout article à contenu sexuel, politique, social, ou de tout éditorial qui pourrait être jugé provocateur ou choquant. Pour chaque numéro à venir dans lequel des publicités de Chrysler sont prévues, on devra présenter le résumé écrit de chacun des articles principaux. Ces résumés seront envoyés à Pentacom avant tout bouclage du journal afin que Chrysler ait le temps de remettre en cause ou de différer la publication de ses annonces. » [15] Dans de telles conditions, comment imaginer une seule seconde que le contenu éditorial et la qualité de l’information en sortent indemnes ? Et c’est sans parler du problème grandissant des “publireportages”, qui tendent à brouiller encore davantage la limite parfois déjà floue entre contenu publicitaire et contenu éditorial.

Cette dégradation de la qualité de l’information (en particulier dans le domaine de l’investigation en matière de criminalité ou de fraudes des entreprises, à savoir les principaux annonceurs) provoque inévitablement une baisse de la qualité de la démocratie, rendant ainsi d’autant plus difficile le débat public sur nombre de sujets, y compris celui de la nocivité de la publicité. Les médias se gardent bien de mordre la main qui les nourrit.

Et il ne s’agit ici que des effets indirects de la publicité sur l’information et la démocratie. Mais elle provoque également des effets plus directs, en particulier dans un système de démocratie directe comme la Suisse: la publicité électorale et les campagnes de “communication” lors des votations populaires en sont un parfait exemple. Est-il normal que l’exercice de la démocratie directe et le sort du peuple tendent à se transformer en bataille d’affiches et de slogans simplistes, jouant sur les pulsions et les désirs du public à la manière d’une vulgaire campagne marketing d’Apple ou de McDonald’s ?

Enfants

La publicité pose également un autre problème inquiétant : l’idéologie marchande qu’elle véhicule est particulièrement insidieuse quand elle vise directement les enfants. Ainsi manipulés, les enfants se trouvent très tôt instrumentalisés par l’industrie publicitaire et deviennent ainsi les relais des annonceurs auprès des parents. On constate d’ailleurs que « même la Fédération suédoise de la publicité concède qu’il ne faut pas susciter, chez les enfants, “inconscients de ce qu’il est raisonnable de souhaiter”, des “envies qu’ils ne peuvent assouvir qu’en harcelant leurs parents” ». [16]

En termes de revenus pour les annonceurs, cette instrumentalisation des enfants est loin d’être anecdotique. En 2000, Joël-Yves Le Bigot, président de l’Institut de l’enfant, en France, estimait que « l’avis des 4-10 ans joue surtout sur l’alimentaire, la confiserie, le textile et les jouets, mais ils influencent aussi 18 % des achats de voitures et 40 % du choix des lieux de vacances. »  D’après ce même institut, 45% de la consommation familiale (soit 100 à 120 milliards d’euros par an) est plus ou moins directement influencée par les désirs des enfants. [17]

Evidemment, pour garantir un meilleur endoctrinement (en publicité, on utilise le doux euphémisme de “fidélisation”), on cible les enfants dès leur plus jeune âge. Une technique dont les sectes connaissent bien l’efficacité, et que les publicitaires ont parfaitement su appliquer à leur tour. « On sait qu’au-delà des “parts de marché” qu’ils représentent à court terme, les enfants sont pour les firmes de futurs clients à fidéliser à tout prix : “Vos parts de marché grandissent avec lui”, claironnent à l’adresse des annonceurs les spécialistes du “baby marketing”. »[18] Ce qui est encore plus grave, c’est que « la visée profonde du “système-pub” est d’inculquer aux futurs citoyens l’idéologie de la consommation, cette autre face indispensable de la “marchandisation du monde” », court-circuitant ainsi l’éducation et les valeurs inculquées par les parents.

Les stratégies permettant à une pub d’atteindre les enfants sont bien connues : publicités jouées par des célébrités appréciées des enfants ou comportant des personnages de dessins animés, publicités et placement de produits dans les émissions pour enfants, publicités autour des écoles (et parfois même sur leurs murs, voire carrément dans les manuels scolaires [19]), logo sur les vêtements pour enfants, etc. De ce fait, l’idéologie véhiculée par la publicité génère de nombreux problèmes annexes : obsession des marques, vol, racket, moqueries et pressions psychologiques visant les enfants dont les parents n’ont pas les moyens (ou refusent) de céder à l’idéologie marchande du paraître. Ainsi, les enfants eux-mêmes deviennent des vecteurs (parfois agressifs) de cette idéologie auprès de leur propres camarades.

Santé publique

Le domaine de la santé est évidement l’un de ceux où la publicité a le plus gros pouvoir de nuisance. Il y a bien entendu la publicité pour le tabac, sujet de la polémique du jour. Mais on pourrait aussi parler de la publicité pour les boissons alcoolisées, qui provoque indirectement des accidents de la circulation et des problèmes de santé à grande échelle ; ou encore la publicité pour les fast-foods et la “malbouffe”, qui incite à adopter un mode de consommation alimentaire provoquant obésité, diabète et maladies cardiovasculaires. Ou encore de la publicité pour ce que Mona Chollet appelle le “complexe mode-beauté” (vêtements, cosmétiques, etc.) et qui impose partout une image artificielle, biaisée et inatteignable de la femme, générant des troubles alimentaires tels que l’anorexie ou la boulimie chez un nombre croissant de femmes, jeunes et moins jeunes [20] Evidemment, ce genre de publicités pour les grands groupes agroalimentaires est d’autant plus néfaste qu’ils visent souvent les enfants (barres chocolatées, bonbons, sirops, chips, biscuits, etc.) [21].

Et bien sûr, il y a la publicité pour les médicaments. Si l’on y réfléchit 30 secondes, on se rend vite compte que sur le principe, rien ne justifie cette aberration. Les gens qui ont un réel besoin de médicaments vont en consommer (publicité ou pas), et les autres doivent à tout prix éviter d’en consommer. Alors à qui diable s’adressent ces publicités ? Si un médicament est utile et efficace, il se vendra tout seul. Alors de deux choses l’une : soit la publicité a pour but d’exagérer l’utilité et l’efficacité d’un médicament relativement à ses rivaux dans l’esprit de ceux qui en ont un réel besoin (ce qui n’est pas très éthique), soit elle a pour but de vendre des médicaments à des gens qui n’en ont absolument pas besoin (ce qui est peut-être encore pire). La question qui se pose dès lors est la suivante : pourquoi la publicité pour les médicaments est-elle autorisée ?
Cette position peut sembler extrême, surtout en Suisse (où l’industrie pharmaceutique est florissante), mais il est intéressant de noter qu’il n’y a pas si longtemps, jusqu’en 1997, les entreprises pharmaceutiques ne pouvaient pas diffuser d’annonces commerciales à destination du public américain… [22] Les temps changent.

Données et vie privées

Dans le domaine de la vie privée, et en particulier depuis l’avènement et la démocratisation d’internet, la récolte systématique de données concernant les habitudes de consommation fait peser une nouvelle menace. Ces données sont du pain bénit pour les entreprises souhaitant nous abreuver d’une publicité encore plus efficace, mais elles posent d’ores et déjà de nombreux problèmes déontologiques.

Ainsi, sous prétexte de personnaliser les publicités (pour le bien de l’internaute, évidemment…), la récolte de données (notamment les habitudes de navigation, grâce aux cookies) permet par exemple une fixation dynamique des prix. Voici le scénario typique : « La semaine dernière, vous avez acheté un billet d’avion pour Montréal. Après avoir consulté  le tarif sur le site de la compagnie aérienne, vous avez navigué sur Internet à la recherche d’une meilleure offre, pour finalement revenir au site original. A votre grand étonnement, le tarif avait grimpé. Vous vous êtes empressé de réserver votre billet avant que son prix n’augmente davantage. Vous vous êtes fait avoir. […] Le site [a pu] vous suivre à la trace sur le Web, et vous identifier comme un client à fort potentiel : de toute évidence, vous aviez très envie de voyager. Lorsque vous êtes revenu voir le billet convoité, il vous a reconnu et n’a eu qu’à augmenter le prix pour vous convaincre de conclure la transaction. » [23]

De plus, la récolte des habitudes de consommation sur les sites marchands permet d’aller plus loin, en transformant, malgré eux, les consommateurs en agent publicitaires vantant involontairement le mérite de tel ou tel produit, grâce au système des “recommandations”, popularisé par Amazon (« ceux qui ont acheté X ont également acheté Y »). Ainsi, on peut aisément générer des désirs chez le consommateur, déguisant le procédé sous une forme “démocratique” et collaborative, feignant un bouche à oreille naturel et désintéressé, mais appauvrissant d’autant la diversité culturelle en amplifiant les grosses ventes au détriment des oeuvres plus pointues.

Ces dernières années, cette traque du consommateur sur Internet s’est encore accentuée grâce à la géolocalisation, qui permet de localiser géographiquement un utilisateur connecté à Internet à l’aide d’un terminal mobile (smartphone, tablette, ordinateur portable). On ne se contente plus de récolter vos habitudes de navigation sur Internet, mais on cherche également à connaître vos habitudes de « navigation » dans le monde réel. On sait où vous allez, quand vous y allez, à quelle fréquence, etc. de manière à pouvoir vous offrir des publicités extrêmement ciblées et délivrées en temps réel dans vos déplacements. Et plus le nombre de données récoltées augmente, plus les possibilités de recoupement avec les données d’autres utilisateurs sont grandes (notamment grâce aux réseaux sociaux) et plus l’emprise des entreprises sur nos vies échappe à notre contrôle. [24]

Tiers-monde

Les problèmes que soulèvent la publicité se posent également à une échelle plus globale. En effet, la publicité s’infiltre dans les moindres interstices des sociétés humaines, accompagnant l’avancée du libéralisme qui l’a engendrée et dont elle est le cheval de Troie. « Finalement, le message fondamental de l’idéologie publicitaire, c’est qu’il n’existe pas de communauté vivante qui ne soit vouée à devenir une société de consommation. » [25] Cette imposition de la vision libérale et marchande du monde, et avec elle du mode de vie occidental, produit ses effets les plus délétères dans le tiers-monde, où « la fausse sollicitude des publicitaires s’apparente à celle des marchands de drogues : on ne va tout de même pas vous priver du superflu sous prétexte que vous manquez du nécessaire. » [26]

Les mécanismes permettant l’émergence dans le tiers-monde d’un marché pour les annonceurs sont particulièrement insidieux : « Un triple mirage fonctionne, sans cesse cultivé pour asservir l’imaginaire des populations : mirage de la vie urbaine auprès des ruraux, mirage des consommations de l’élite sociale auprès des démunis des faubourgs, mirage du mode de vie occidental auprès des classes dirigeantes des pays en voie de développement. Les mêmes publicités, les mêmes stéréotypes culturels par glissements successifs passent des cités occidentales aux luxueuses revues des bourgeoisies du tiers-monde, puis de ces revues sur des affiches, ou dans les spots télévisés, visibles par tous. » [27] Là encore, la publicité semble inexorablement vouée à submerger tout ce qui se trouve sur son passage, l’appel d’air des nouveaux marchés à conquérir accélérant d’autant sa progression fulgurante.

Gaspillage

La structure du marché publicitaire, couplé à une concentration économique de plus en plus forte, fait apparaître un phénomène de gaspillage terrifiant. Imaginons une situation où deux sociétés, A et B, sont en concurrence pour un même marché (par exemple, deux fabricants de rasoirs jetables). Lorsque A décide d’augmenter son budget publicitaire pour capter des parts de marché à sa rivale, B devra également augmenter son budget publicitaire pour conserver ses parts de marché. Elle peut même décider d’aller encore plus loin et d’investir encore davantage pour capter à son tour de nouvelles parts de marché, ce qui poussera A à faire de même, et ainsi de suite. On assiste donc à une course à l’armement dont le seul résultat sera de conserver le statu quo (la consommation de rasoirs jetables ne pouvant croître indéfiniment). Les sommes faramineuses gaspillées de la sorte l’auront été en pure perte.

Gardons à l’esprit que les colossaux budgets publicitaires sont directement répercutés sur le prix d’achat et sont donc payés par le consommateur : sur le prix de chacun des objets que nous achetons, une part plus ou moins grande est destinée à payer la publicité du produit en question, devenant ainsi une sorte de taxe publicitaire implicite, pouvant atteindre des pourcentages très importants, dans le cas d’une voiture, d’un vêtement ou d’un produit cosmétique, par exemple. Mais contrairement à la TVA, cette taxe-là n’est pas inscrite sur le ticket de caisse (ce serait pourtant intéressant pour le consommateur), et en fonction du produit, elle peut atteindre 20, 50 ou 80% (dans le cas des cosmétiques).

Concrètement, quelle est l’étendue de ce gaspillage ? Pour se faire une vague idée, il faut savoir que pour la seule année 2007, les dépenses publicitaires mondiales annuelles se sont élevées à 363 milliards de dollars. Mais que représente un tel chiffre ? C’est plus du tiers des dépenses militaires mondiales annuelles (988 milliards de dollars en 2008 [28]) et 70 fois le budget annuel de l’ONU (5,15 milliards de dollars en 2012 [29]). A titre de comparaison, on estime que 67 milliards d’euros par an pendant dix ans (soit 670 milliards au total) suffiraient à concrétiser les objectifs à moyen terme de la lutte contre le réchauffement climatique… [30]

Dans le cas de l’industrie pharmaceutique, par exemple, les sommes colossales investies dans la publicité ne le sont pas dans la recherche. La division “Pharmaceuticals” de Novartis a investi 27% de son chiffre d’affaires dans la publicité (soit 8,7 milliards de dollars, plus d’une fois et demie le budget annuel de l’ONU), contre 21% pour la recherche. [31]

Rien qu’en Suisse, en 2012, les dépenses publicitaires dans les médias se sont élevées à 4’400 millions de francs [32]. Autrement dit, chaque habitant de la Suisse (actif ou non-actif, enfants et retraités compris) paie en moyenne 550 francs par an en publicité, soit près de 2’200 francs par an pour une famille de quatre personnes.

Et c’est sans parler des gargantuesques gaspillages de ressources. Je pense en particulier aux montagnes de papiers utilisées pour imprimer les publicités déversées chaque jour dans nos boîtes aux lettres; ou encore à l’énergie consommée pour des panneaux publicitaires déroulants et/ou éclairés (de plus en plus remplacés par des écrans à cristaux liquides encore plus gourmands), et qui engendrent de la pollution lumineuse et électromagnétique… Dans un monde où les ressources viennent à manquer, c’est ce qu’on pourrait appeler une aberration.

Conclusion

Pour toutes ces raisons (et d’autres encore), on peut raisonnablement considérer que la publicité dans son ensemble (ou presque) est une extrême nuisance qui génère des ravages incalculables dans nos sociétés et qui provoque indirectement des dizaines de milliers de morts, si ce n’est plus, chaque année dans le monde. Alors, « mensonger, calomniateur et diffamatoire » ?

Notes
Source de l’illustration: www.worth1000.com
[1] Voici un exemple. Les autres sont identiques avec un slogan différent.
[2] Plainte de Publicité Suisse, adressée à la Commission Suisse pour la Loyauté, 30 mai 2013
[3] Le CIPRET Genève réagit après le depot de plainte de Publicité Suisse, Tribune de Genève, 5 juin 2013
[4] Ignacio Ramonet, “La fabrique des désirs”, Monde diplomatique, mai 2001.
Ce chiffrant datant de 2001, il est probablement plus élevé aujourd’hui.
[5] Dan Schiller, “Des parasites dans notre quotidien”, Monde diplomatique, mai 2001.
[6] Il est vivement conseillé d’installer dans son navigateur un plugin de type AdBlock, qui bloque la publicité.
[7] “Distraction du conducteur : définition, mécanismes, effets et facteurs modérateurs”, expertise collective de l’INSERM, 2010
[8] Ignacio Ramonet, ibid.
[9] François Brune, “De l’enfant-roi à l’enfant-proie”, Monde diplomatique, septembre 2004
[10] Marie Bénilde, “Des marques au fer rouge dans nos consciences”, Monde diplomatique, mai 2001
[11] Banques/Petit crédit: vers une interdiction de la publicité agressive, romandie.ch, 14 mai 2013
[12] François Brune, “L’« antipub », un marché porteur”, Monde diplomatique, mai 2004
[13] Jean Pérès, “La presse quotidienne qu’on dit ‘gratuite'”, Acrimed, 14 décembre 2011.
[14] Serge Halimi, “Recomposition brutale, racolages à tous les rayons”, Monde diplomatique, octobre 2009.
Cette situation d’indépendance présente un risque : presque tout le chiffre d’affaires repose sur les achats en kiosque et les abonnements.
[15] Serge Halimi, “La publicité, c’est la liberté”, Monde diplomatique, juin 1997
[16] François Brune, “De l’enfant-roi à l’enfant-proie” , Monde diplomatique, septembre 2004
[17] Ignacio Ramonet, ibid.
[18] François Brune, ibid.
[19] Paul Moreira, “Les enfants malades de la publicité”, Monde diplomatique, septembre 1995
En 1995, on estimait que 20 millions d’élèves américains utilisaient du “matériel pédagogique” parrainé par les entreprises.
[20] Mona Chollet, “Beauté fatale, Les nouveaux visages d’une aliénation féminine”, Editions Zones, 2012
[21] Paul Moreira, ibid.
[22] C. Lee Ventola, “Direct-to-Consumer Pharmaceutical Advertising: Therapeutic or Toxic?”, Pharmacy and Therapeutics, octobre 2011
[23]  Jacques Nantel et Ariane Krol, “Pêcher le client dans une baignoire”, Monde diplomatique, juin 2013
[24] Il est vivement conseillé d’installer dans son navigateur un plugin de type Ghostery, qui bloque les trackers présents sur les pages web.
[25] François Brune, “L’annonce faite au tiers-monde”, Monde diplomatique, mai 1998
[26] François Brune, ibid.
[27] François Brune, ibid.
[28]  Riccardo Petrella, “Deux obstacles sur le chemin de Copenhague” , Monde diplomatique, décembre 2009
[29] Budget des Nations Unies, site officiel
[30] Riccardo Petrella, ibid.
[31] Novartis, rapport annuel 2012
[32] Ce chiffre était de 5’330 millions de francs en 2007. Il ne s’agit là que des coûts de distribution de la publicité dans les médias. Cela n’inclut pas le conseil, la conception et la création de la publicité. Les données du REMP sont ici .
A noter les liens étroits entre le REMP, l’association Médias Suisse, Tamedia et l’ATS. Ces liens sont décrits ici: L’ATS colonisée par Tamedia

Article paru dans « Masse critique«

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