Jura bernois, manque d’ambition


La campagne des partisans du canton de Berne, dans le Jura bernois, révèle une angoisse existentielle et un terrible manque d’ambition collective. 

PAR JEAN-CLAUDE CREVOISIER

Le scrutin du 24 novembre 2013 offre, notamment aux citoyens du Jura bernois, l’opportunité de se donner le temps d’une réflexion ouverte et sans contrainte sur l’avenir de leur pays. Une telle occasion, extraordinaire peut-on affirmer, de se projeter dans l’avenir se présente rarement deux fois dans une vie d’homme et de femme. De plus, ce vote n’oblige personne à accepter, aujourd’hui déjà et automatiquement, les conclusions auxquelles aboutira la démarche proposée, à savoir l’élaboration d’un projet de Constitution interjurassienne. Par analogie, on peut assimiler cette consultation au vote du crédit d’étude nécessaire pour préciser les contours et surtout le coût d’une éventuelle réalisation future. Et les exemples ne sont pas rares où le corps électoral refuse par la suite, en pleine connaissance de cause et pour diverses raisons, l’investissement proposé.

Or, les responsables des partis UDC, libéraux-radicaux et socialistes du Jura bernois, quasiment d’une seule voix, rejettent la procédure et disent préférer s’en remettre, définitivement et pour toujours, à l’hypothétique protection du «grand» canton de Berne.

Laissons de côté les haines personnelles de certains qui relèvent de la psychiatrie et les références de quelques autres aux oppositions confessionnelles dépassées dans une société largement laïcisée. Et tentons de trouver une explication rationnelle à ce syndrome des moutons de Panurge.

Pour les UDC du Jura bernois les choses sont limpides. Ce parti largement composé de citoyens d’origine bernoise (ou à tout le moins alémanique) n’a de jurassien que la domiciliation géographique. De plus, le canton de Berne est avec celui de Zurich le berceau de ce parti (anciennement PAB créé en 1917). Ses membres, pour beaucoup agrariens, ont toujours été particulièrement choyés par les autorités bernoises. Presque tous bilingues (bärndütch et vraisemblablement français), ils sont intrinsèquement Bernois. Point barre. Leur logique les pousse donc naturellement à dire «NEIN» le 24 novembre. Il n’y a rien de condamnable à cela.

Pour les libéraux-radicaux (PLR), l’explication est moins évidente. Il est bon de le rappeler, le réveil jurassien de 1947 a d’abord été porté par cette famille politique (derrière René Fell, alors rédacteur en chef du «Journal du Jura» de Bienne, et Daniel Charpilloz, industriel de Bévilard). Bien avant les démocrates-chrétiens (anciennement chrétiens-conservateurs) et les socialistes. Les membres de cette mouvance, d’inspiration libérale plus que radicale, co-fondateurs du Mouvement séparatiste jurassien, voyaient certainement dans leur démarche d’émancipation une façon de prolonger et de transposer au politique leur expérience d’entrepreneurs et de créateurs de PME. Devenu parti gouvernemental bernois, le PLR a entraîné ses membres dans un suivisme UDC dont rougiraient certainement leurs ancêtres (de Xavier Stockmar à André Francillon, en passant par Virgile Rossel). Faut-il attribuer cette régression au fait que l’évolution économique a fait de beaucoup d’entre eux plus des solliciteurs de «donneurs d’ordres» que des inventeurs et des pionniers industriels? Peut-être aussi que l’élargissement dans ce parti du recrutement aux «petits chefs», avant tout attentifs à la «voix de son maître», explique le manque désespérant d’esprit critique et de vision à long terme?

Pourtant malmené et humilié en 1947 par le Grand conseil bernois (1) au travers de Georges Moeckli, socialiste jurassien au gouvernement bernois, le PSJB, crispé sur la défense des acquis, a perdu toute force de proposition. On est très loin de l’anarchisme politique qui avait, à la fin du XIXe siècle, trouvé un terreau fertile dans la région (2). L’évolution de la composition sociologique de ce parti permet de comprendre l’attitude de ses dirigeants actuels. Les ouvriers, dont beaucoup sont immigrés et donc sans droit de vote dans le Jura bernois, n’y ont quasiment plus voix au chapitre. Trop d’enseignants et de fonctionnaires en déterminent aujourd’hui la ligne politique. Or, ces catégories socio-professionnelles ne sont, par nature, ni innovatrices, ni surtout anticipatrices. La règle, c’est la ceinture ET les bretelles pour assurer le pantalon. Rien d’étonnant donc qu’une fois en possession d’une parcelle même minime de pouvoir (actuellement un membre au Conseil exécutif bernois), le PSJB s’accroche à ce provisoire pourtant menacé et rejette toute aventure même prometteuse.

Y a-t-il dès lors, dans le Jura bernois, des citoyens suffisamment libres et conscients des enjeux de l’avenir, des jeunes et des moins jeunes, sourds aux sirènes UDC, PLRJB et PSJB, pour choisir l’option (sans risque, osons le répéter) d’une démarche constructive et enthousiasmante de rapprochement interjurassien? Le 24 novembre répondra à cette question déterminante et même vitale pour la région!
1. Qui refuse au Jurassien la Direction cantonale des Travaux publics jugée trop importante pour un francophone.

2. L’Internationale anti-autoritaire a été fondée par les anarchistes les 15 et 16 septembre 1872, au Congrès de Saint-Imier dans le Jura suisse.

 Article paru dans “Courant d’Idées

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