Le retour des enjeux sociaux


Aller faire son marché dans l’actualité débouche, ces jours, sur une intéressante offre de solutions aux disparités sociales.

PAR PIERRE KOLB

C’est une coïncidence d’agenda. Le débat public est ouvert sur l’initiative «1:12» qui introduit une norme d’écart maximal entre salaires minimaux et salaires maximaux, et sur laquelle on votera le 24 novembre. On votera en revanche plus tard sur l’initiative syndicale prévoyant un salaire minimal de 4.000 francs, mais elle s’est tout de même invitée dans l’actualité du fait de la peu glorieuse décision du Conseil des Etats, cette semaine, de la rejeter. Enfin, le 11 octobre 2013, l’initiative populaire du RBI (revenu de base inconditionnel) a été déposée à Berne. Le fait que ces 125.000 signatures aient pu être obtenues en faveur d’une proposition révolutionnaire, décriée par la quasi-totalité des «gens bien» de gauche ou de droite, constitue déjà une leçon. Il atteste d’un rejet catégorique du modèle de fonctionnement de la société actuelle, qui réduit la personne aux dimensions aliénantes de lhomo economicus.

Voici donc que trois objectifs de justice sociale vont être soumis aux verdicts du peuple et des cantons, trois initiatives entre lesquelles il n’y aura pas à choisir puisque ces scrutins sont échelonnés et parce les propositions ne sont pas du même ordre. Le sort de la plus réaliste des trois, celle de l’Union syndicale suisse sur les salaires minimums, reste sans doute suspendu au débat du Conseil national, mais la manière dont le Conseil des Etats l’a envoyée à la poubelle laisse mal augurer de l’issue de la procédure parlementaire. Ce rejet catégorique de la droite peut être ramené à une assertion simple: seul le maintien d’un volet de très bas salaires garantit le fonctionnement de l’économie. La propagande officielle sur la prospérité suisse, relayée quotidiennement par une majorité de médias, s’est ainsi trouvée, avec cette évocation des bas salaires, corrigée d’un grave bémol, et le cynisme qui sous-tend le discours officiel a été un instant démasqué.

Plus immédiatement cruciale est la question de l’initiative 1:12. Les possédants haut de gamme tentent de mobiliser toutes les troupes de droite, en silence forcément: la richesse ne s’exhibe plus, l’affaire Vasella a montré combien peut-être catastrophique la publication dans le détail, si le mot a ici un sens, des rémunérations patronales des grandes firmes. Elles se situent pour la plupart d’entre elles dans un écart de un à 100 entre les plus bas et les plus hauts revenus.

Il ne s’agit que d’une minorité, mais qui semble réussir, au vu des prises de position des associations économiques, à s’assurer le soutien de la «piétaille» des petits patrons. L’argumentation du patronat n’en est pas moins laborieuse, et se rabat la plupart du temps sur l’affirmation que la mise en vigueur de l’initiative Minder permettrait de mettre fin au scandale des hautes rémunérations. Le recours à cet argument est un comble de la part de ceux-là même qui avaient combattu cette initiative.

Et c’est surtout un moyen d’évacuer la question que les grandes fortunes veulent éviter, celle de la définition d’un écart, d’une norme maximale autant que minimale en matière de rémunération. Autrement dit la question d’une limite à la rapacité. Sans doute l’initiative 1:12 a-t-elle des défauts, que les Chambres eussent pu corriger en mettant sur pied un contreprojet crédible. Mais il y avait un mot d’ordre, barrer la route à la définition d’un revenu maximal. C’est pourquoi l’initiative 1:12 mérite d’être appuyée jusqu’au bout.

On ouvrira une toute autre discussion avec l’initiative RBI pour un revenu de base inconditionnel. Là, les clivages de gauche et de droite sont bouleversés. Cette irruption du principe de l’allocation universelle dans le débat public par le biais d’une initiative populaire, qui est la démarche à l’évidence la plus difficile à conduire au succès en politique suisse, paraît de ce fait surprenante. Mais pour une vieille idée, une idée «dans l’air» de façon cyclique, n’était-ce pas le seul moyen d’en faire autre chose qu’une conversation de salon? Ces gens ont dans ce sens touché la cible, d’autant plus que les quelque deux cents membres de l’association «BIEN-CH», promotrice de l’initiative, ont réussi la récolte des signatures.

Reste le reste, la suite, la campagne en vue du scrutin; il faudra de la chair autour de cet os. C’est une grande inconnue. Il y a déjà des évaluations d’un possible financement de l’allocation universelle, de son montant, toutes choses intéressantes et susceptibles d’alimenter de bonnes controverses. Ce qui semble encore dans le brouillard sont les relais que cette mouvance hors parti se doit d’avoir, justement, dans les partis; manque enfin une vision des paliers à franchir en vue de rendre l’allocation universelle possible sans violence. Il le faut si l’on veut éviter que le RBI ne soit rapidement rangé dans les utopies de salon.

Ces trois exemples d’initiatives populaires font penser que les enjeux sociaux sont en train de retrouver une place centrale dans les débats publics, voire de susciter des élans populaires. Quel bien ce serait.

Article paru dans “Courant d’Idées

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